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Georges Benoit-Lévy,
frère de Jean

"Georges et les cités des jardins", Extrait de "Les "réformateurs" et leurs réseaux: enjeux d'un objet de recherche" par Christian Topalov


© 1999, École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris

Extrait tiré de

Laboratoires du nouveau siècle

La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914

 

"La France de la Belle Époque s'y entendait pour mettre en scène ses fractures. L'"Affaire", bien sûr, cristallisait sa division en deux camps, un troisième, peut-être, prenant forme dans les congrès ouvriers et les groupes socialistes. Le décor paraissait ainsi planté: le parti de l'ordre et celui du mouvement, qui avaient traversé le siècle, étaient désormais l'un et l'autre divisés, le premier entre nationalistes et républicains conservateurs, le second entre républicains de progrès et socialistes révolutionnaires. La "coalition républicaine était donc au coeur -- faut-il dire au centre? -- de cette topographie: elle avait finalement consolidé le nouveau régime, qui pouvait dès lors parachever l'oeuvre de 1789 tout en ouvrant discrètement une nouvelle page -- la peur sociale n'y étant peut-être pas pour rien --, celle des droits sociaux du 20e siècle. À sa droite, les adversaires irréductibles de la Révolution, à sa gauche les contempteurs de la République bourgeoise. L'historiographie classique de la vie politique française dans la IIIe République des années 1880-1914 a adopté sans grande hésitation ce schème de lecture: ses sources et ses méthodes, celles de l'histoire des idées, des forces et des institutions politiques, l'imposaient. Dans un tel cadre, la notion de "réformateurs" est incongrue, sauf à l'enfermer dans le champ sémantique ternaire: conservatisme/ réforme/ révolution. La "réforme" serait alors une voie moyenne en politique: celle que symbolise à merveille un Léon Bourgeois. Telle que je propose de l'utiliser ici, la notion déborde pourtant ce carcan de toutes parts."

 

"Relevons, d'abord, le fait qu'il s'agit d'un terme largement en usage chez les contemporains. Dans des milieux et domaines d'action très divers, des hommes aux inclinations politiques différentes et souvent opposées travaillent à "réformer" la société et se décrivent volontiers comme "réformateurs". La Réforme sociale est l'organe des très "conservateurs" disciples de Le Play, tandis que nombre de "socialistes", et pas seulement Millerand, se réclament eux aussi de la réforme, chemin nécessaire de la Révolution. En outre, même ceux qui n'utilisent pas d'emblée ce vocabulaire, dès lors qu'ils veulent compter en politique ou pour les politiques, sont conduits à discuter dans des forums communs avec les réformateurs les diagnostics et les solutions proposés par ceux-ci. La référence commune à la réforme est donc floue, polysémique, ambiguë. Ce n'est pas pour autant qu'il faille la disqualifier comme pure rhétorique, car il s'agit peut-être là d'un indice que les classifications politiques canoniques ne fonctionnent pas également dans tous les champs de l'action publique."

 

"Observons, par ailleurs, que d'autres histoires nationales et leurs historiographies respectives prennent le vocabulaire de la "réforme" au sérieux. L'argument peut surprendre: pourquoi des catégories qui seraient pertinentes outre-Manche ou outre-Atlantique devraient-elles l'être aussi en France? La proposition est ici de donner sa chance à une notion importée pour interroger des évidences enracinées dans nos traditions politiques, intellectuelles, historiographiques nationales. En Grande-Bretagne comme aux États-Unis, la notion de reformers est en effet d'usage routinier pour décrire les mouvements qui ont marqué la fin du 19e et le début du 20e siècle : dans chaque domaine de l'action sociale, des organisations "réformatrices" se constituent, élaborent des programmes, entreprennent des "croisades" et, finalement, contribuent puissamment à façonner les institutions et les politiques sociales du 20e siècle. Cette catégorie est, pour l'essentiel, transversale aux classements du champ politique: les "réformateurs" britanniques se fixaient des tâches spécifiques qui rassemblaient des tory democrats, des radical liberals et des socialistes, tandis que leurs homologues américains entraînaient des républicains, des démocrates, des fusionnistes et des progressistes. Dans les mêmes mouvements, on comptait aussi, dans les deux pays, de nombreux hommes et femmes qui ne s'intéressaient pas aux querelles des partis. L'usage de l'historiographie américaine est de rassembler ces courants sous l'étiquette de progressives, et l'on a pu proposer celle-ci pour décrire leurs homologues britanniques de l'époque. Pourquoi ne pas risquer la même hypothèse à propos de la France? Le transfert contrôlé de catégories étrangères n'est pas la méthode la moins féconde du comparatisme. Historiens britanniques et américains ne se privent pas, d'ailleurs, de lire les archives françaises dans des catégories empruntées à leurs propres traditions nationales et leurs clefs de lecture permettent peut-être de discerner des objets qui nous étaient cachés: c'est ainsi que les notions de social liberalism ou de corporatism sont venues interroger nos évidences indigènes.

 

"De tels emprunts sont d'ailleurs inscrits dans notre objet lui-même. Les réformateurs de la période étudiée ici entretenaient d'intenses échanges internationaux et mobilisaient dans leurs batailles locales les images qu'ils construisaient des expériences étrangères: ils affirmaient ainsi des homologies de positions et de propositions entre les protagonistes des débats français et ceux des autres pays. Ce fascinant jeu de miroirs, qui commence à retenir l'attention, ne sera abordé ici que latéralement. Il offre cependant un nouvel indice de la consistance de notre objet.

 

"Ces remarques indiquent déjà qu'il s'agira dans ce livre de partir d'un ensemble flou pour tester une hypothèse. La métaphore de la "nébuleuse" indique la tâche à accomplir: explorer un univers fini mais aux contours indécis, une matière discontinue faite de noyaux denses et de zones relativement vides, des corps en voie de formation ou de désintégration, un ensemble d'objets organisés en systèmes partiels mais entraînés dans un mouvement d'ensemble. On ne pourra, bien sûr, s'en tenir là, mais il s'agit peut-être d'un utile point de départ. Il dispense en effet de proposer une définition de la "réforme" comme s'il s'agissait d'un concept, d'une idéologie constituée ou d'un courant reconnaissable aux idées qu'il professe. Il permet en revanche d'adopter une convention simple: on considérera comme "réformateurs" tous ceux qui fréquentent les institutions, les associations et les cercles liés entre eux qui constituent, de fait, "les lieux, les milieux et les réseaux" de la réforme. Ceux-ci rendent possible une conversation commune entre des hommes -- les femmes y sont peu nombreuses -- divisés sous de multiples autres rapports. Bien entendu, le jeu de la métaphore ne suffira pas à la démonstration, qui devra s'appuyer sur des outils plus sûrs: "sociabilités" pourquoi pas, "réseaux" sûrement, "champ" si toutefois cette notion plus exigeante nous permet de mieux organiser le matériau empirique. Sur ces questions, je reviendrai longuement plus loin: dans ce chapitre introductif, il s'agira plutôt de tenter d'établir la pertinence d'une construction d'objet.

 

"Toute conversation implique une langue commune et tout conflit des règles partagées. Ces conditions ne sont pas données d'emblée, ni assurées de permanence: elles se construisent, elles se défont, elles se recomposent d'autres façons. La période qui nous intéresse ici est sans doute en France l'un de ces moments où émergent de nouveaux sens communs qui désignent à l'action de nouveaux objets et fixent aux disputes de nouvelles limites. Trois histoires, évoquées à grands traits, illustreront le propos. Elles concernent des domaines distincts de la pratique réformatrice, se développent à des échelles différentes et sont établies sur des documents hétérogènes: il s'agira d'un débat de congrès, puis d'une forme urbaine, enfin d'une science oubliée.

 

"un débat de congrès: assistance publique et bienfaisance privée, 1889-1900

Avec l'Exposition universelle de 1889, la République désormais solidement établie célèbre le centenaire de la Révolution. Le gouvernement organise dans ce cadre des dizaines de congrès internationaux, parmi lesquels un congrès d'assistance: événement principalement hexagonal, il est convoqué pour discuter et entériner les nouveaux termes qu'entendent fixer au débat la direction de l'assistance publique créée au ministère de l'Intérieur en 1886 et le Conseil supérieur de l'assistance publique installé en 1888.

 

"Parmi les questions soumises aux congressistes, deux sont fondamentales: "Dans quelle mesure l'assistance publique doit-elle être obligatoire?" et "De l'organisation méthodique de la bienfaisance" La première question concerne les "indigents qui ne peuvent pas travailler" -- enfants, malades, vieillards et infirmes -- pour lesquels il est proposé de rendre l'assistance "obligatoire", c'est-à-dire de créer des droits que les communes seront légalement tenues d'honorer. Sur ce point, le débat politique reste vif, le projet de l'administration se heurtant encore en cette fin des années 1880 à l'opposition de libéraux orthodoxes qui combattent avec acharnement toute forme de "charité légale" et à celle des oeuvres catholiques qui craignent de se voir concurrencées par des administrations hostiles. La seconde question concerne les "indigents valides" -- pour l'essentiel des ouvriers et ouvrières sans travail -- dont il s'agit de rendre plus scientifiques les méthodes de traitement. La formulation de cette question ouvre doublement un espace de rencontre. D'abord, en reprenant la très ancienne partition entre les "valides" et les autres, un socle commun de la discussion est établi. Ensuite, en esquissant une méthode -- l'"organisation" des secours -- fondée, que ceux-ci soient publics ou privés, sur des principes identiques, elle rend possible une collaboration assortie d'une nouvelle répartition des tâches. Les deux débats sont étroitement liés: au moment même où se dessine un droit à l'assistance pour certaines catégories de pauvres, l'on affirme officiellement que les "valides" doivent en être exclus et l'on envisage de les renvoyer vers une bienfaisance privée qu'il devient dès lors urgent de rationaliser. L'existence même de droits sociaux, consentis aux premiers et déniés aux seconds, devra désormais instituer entre les deux populations le partage que les dispositifs assistantiels ou charitables anciens avaient toujours échoué à réaliser.

 

"C'est ici que le caractère "international" du congrès prend une signification précise. Si l'assistance aux pauvres doit devenir scientifique, ses principes ne peuvent être qu'universels et les expérimentations doivent être comparées par-delà les frontières pour permettre de dégager des lois. Dans ce contexte, la doctrine et la méthode élaborées à Londres par la Charity Organisation Society (cos) vont connaître en France un fugitif moment de triomphe -- au moment même où leur hégémonie commence à être contestée en Grande-Bretagne. Le recours aux exemples anglais -- et américain -- va en effet jouer à Paris un rôle stratégique dans la formation d'un langage commun à l'intérieur duquel seront énoncées les concurrences et rendus possibles compromis et alliances entre les administrateurs de l'assistance publique et les hommes des oeuvres privées. Le congrès d'assistance de 1889 sera ainsi le point de départ d'un effort durable de l'administration et des gouvernements successifs pour rassembler les deux milieux en un mouvement doté d'une doctrine unifiée et réuni régulièrement dans des congrès "internationaux" et nationaux: cinq de chaque espèce se tiendront en alternance jusqu'en 1911.

 

"C'est ainsi qu'au congrès de 1889, un rapport enthousiaste sur la doctrine et des réalisations des cos britanniques et américaines est présenté par L. Teissier du Cros, un industriel parisien qui est secrétaire adjoint du Conseil supérieur de l'assistance publique et l'un des organisateurs du congrès. C.S. Loch, l'inamovible secrétaire de la cos de Londres, est présent, ainsi que Nathaniel S. Rosenau, celui de la cos de Buffalo, pionnière du mouvement aux États-Unis. L'un et l'autre présentent des exposés doctrinaux et pratiques complets qui ont le statut exceptionnel de rapports officiels complémentaires. Au congrès international suivant, qui se tient en 1896 à Genève, un nouveau rapport sur le sujet est présenté par J. Leclerc de Pulligny, qui reprend la même orientation. Cet ingénieur des Ponts et Chaussées, le playsien actif à la Société d'économie sociale, représente au congrès la Société internationale pour l'étude des questions d'assistance en même temps que l'Office du travail pour lequel il avait rédigé l'année précédente un rapport sur "les sociétés d'assistance par le travail". La double position de l'orateur, officielle et privée, est caractéristique de la période.

 

"Bien entendu, la doctrine de la cos va être mise au service d'une intention politique qui lui est étrangère puisque les officiels -- Henri Monod, directeur de l'assistance de 1887 à 1905 et le docteur Théophile Roussel, sénateur et président du Conseil supérieur de 1888 à 1903 -- placent la réforme proposée sous l'invocation de "l'esprit de la Révolution française". Néanmoins, les principes et la méthode de la "charité scientifique" sont exactement repris: réaliser une enquête avant toute attribution de secours, faire de la disposition à travailler la "pierre de touche" de toute aide aux indigents valides, diriger ceux-ci vers des oeuvres privées d'assistance par le travail, favoriser "la collaboration de tous les éléments charitables" publics et privés. Comme l'indique nettement Pulligny:

"Un des buts principaux de cette organisation serait de permettre la réduction au minimum des secours d'assistance publique à domicile, en tant que ces secours seront distribués en argent, à des pauvres valides, et destinés aux besoins ordinaires de la vie."

Les comptes rendus de ces congrès sont des documents précieux, car ils comportent la sténographie intégrale des débats. On peut donc y observer au plus près les arguments échangés, les désaccords inévitables et la formation des compromis qu'impose la nature même de l'institution. Il apparaît ainsi que le public des congrès n'adoptera pas sans réserve les conclusions des rapporteurs. Lorsqu'en 1889 Teissier du Cros propose de reconnaître "la supériorité, au point de vue social, moral et financier, des méthodes adoptées par les Charity organization [sic] societies d'Angleterre et d'Amérique dans la lutte contre le paupérisme", le vote sur cette conclusion est reporté au dernier jour du congrès et, finalement, faute de temps au congrès suivant. Lorsque celui-ci se réunit en 1896 et que Pulligny lui propose une conclusion similaire, celle-ci ne sera adoptée qu'après suppression de la phrase concernant la réduction des secours publics à domicile. Dans les deux cas, si les méthodes scientifiques d'assistance préconisées par les rapporteurs font, nous le verrons plus loin, l'unanimité, leurs conclusions concernant la division du travail entre l'administration et les oeuvres soulèvent des oppositions. Celles-ci sont sensibles dès 1889 malgré l'atmosphère consensuelle du congrès et deviennent plus véhémentes au congrès de 1896. Si quelques représentants de la bienfaisance privée -- protestante, pour l'essentiel, car les milieux catholiques sont absents avant 1900 -- réagissent vivement aux critiques faites au prosélytisme des "sociétés religieuses", tous appuient sans réserve le principe du remplacement progressif par les oeuvres privées de l'assistance officielle aux valides. Cela n'est pas du goût de certains représentants d'institutions publiques d'assistance qui ne manquent pas de signaler que l'on fait déjà depuis longtemps chez eux les enquêtes présentées par les rapporteurs comme une totale nouveauté et mobilisent l'amour-propre gaulois pour rejeter ces principes venus "d'outre-mer". Ceux-ci auraient pour effet de "mettre entièrement entre les mains de la charité privée l'attribution des secours à domicile", objection formulée par le directeur de l'Assistance publique de Paris et reprise par des édiles socialistes.

 

"Malgré ces résistances, l'idéal officiel et républicain des années 1890 est celui d'une coopération entre une bienfaisance privée réformée et l'assistance publique: la première ayant adopté des méthodes scientifiques et fait passer au second plan ses attaches confessionnelles, la seconde pourrait s'effacer en ce qui concerne les indigents valides. C'est la base sur laquelle, au congrès international de 1900, va enfin pouvoir se réaliser "l'entente". Si, à celui de 1896, un pasteur suisse pouvait relever avec étonnement comme une particularité française "un état de guerre entre les pouvoirs publics et les particuliers" en matière de bienfaisance, le congrès de 1900 inaugure une nouvelle phase. De "congrès d'assistance", il devient "congrès d'assistance publique et de bienfaisance privée" et le comité d'organisation, comme la liste des rapporteurs, s'ouvre largement aux représentants des grandes oeuvres privées. Si Henri Monod fait l'un des discours d'ouverture, Georges Picot, vice-président de l'Office central des oeuvres de bienfaisance, présente l'autre et la première question soumise au congrès est l'"entente établie ou à établir [en matière de secours à domicile] entre l'assistance publique et la bienfaisance privée". Dans son rapport, le notable le playsien Louis Rivière affirmera qu'il y a des "partisans des solutions absolues", mais aussi "un tiers parti" qui constitue la majorité des adhérents du congrès. Les libéraux de "l'école dure" sont en effet absents. Même si un Dr Gibert avait fait sensation au Havre en 1897 en proclamant: "[...] Vous voyez combien je suis radical dans l'expression de ma pensée: je nie formellement à l'État le droit de s'occuper de la bienfaisance, je lui nie le droit de s'occuper des indigents valides (mouvements divers)", il ne remettait pas en question l'assistance publique aux indigents incapables de travail. À l'autre "extrême", la position intransigeante qui préconise la prise en charge de tous par des bureaux de bienfaisance intégralement municipalisés est extrêmement minoritaire: seuls la défendent quelques conseillers municipaux socialistes.

 

"La position centriste, en effet, promue avec constance par l'administration dès 1889, finira par l'emporter en 1900, alors même que fait rage la querelle laïque. Entre les partenaires, il y a plus que des nuances sur la délimitation des compétences de l'assistance et de la bienfaisance, et sur les moyens de coordonner leur action. Les uns veulent aller progressivement vers une prise en charge intégralement privée des "valides" et fédérer les oeuvres charitables de façon à ce qu'elles constituent un interlocuteur unique capable de traiter d'égal à égal avec l'administration: "une sorte de concordat charitable", comme dit Rivière. Les autres entendent maintenir autant que de besoin les secours publics aux indigents valides et réunir les énergies privées autour des bureaux de bienfaisance, institutions autonomes mais liées aux municipalités. Entre l'une et l'autre tendance, toutefois, une même volonté d'accord est affirmée et, surtout, les gradations sont continues et recouvrent si peu les positions institutionnelles qu'on est fondé à parler avec Rivière d'un "tiers parti".

 

"Celui-ci ne se recrute pas seulement dans la nouvelle génération d'oeuvres charitables des années 1890, mais aussi dans l'administration. "Les valides sont exclus de notre formule" réaffirme encore Monod en 1900 en précisant:

 

"L'assistance publique ne devrait être, hors les circonstances exceptionnelles, que l'assistance légale, c'est-à-dire celle dont la loi, non seulement règle l'administration mais consacre le principe et ordonne l'institution. [...] L'État n'a pas à se montrer bienfaisant."

Ce n'est pas autre chose que demande Louis Rivière:

"[...] l'assistance publique doit limiter son objet et ne pas tout entreprendre. Quand elle prend à sa charge une catégorie d'assistés, elle doit la prendre toute entière [...]; mais elle doit refuser tous les cas, même intéressants, qui se trouvent en dehors de la catégorie définie. [...] Elle doit procéder automatiquement, par l'effet de règlements faits pour des fonctionnaires honnêtes, d'intelligence moyenne, de zèle ordinaire".

L'accord de principe sur le partage des responsabilités s'accompagne d'une commune conviction que les "valides" doivent être dirigés vers une assistance par le travail et que celle-ci est, "par essence", une oeuvre privée. Il y a désormais unité de doctrine et celle-ci ouvre la voie à une redéfinition des domaines respectifs de l'assistance et de la bienfaisance: la première traitera des ayants droit selon des critères administratifs, la seconde attribuera ses secours facultatifs selon des principes scientifiques fondés sur un work test à l'anglaise.

 

"La formation du "tiers parti" témoigne d'une convergence qui s'est formée dans une chronologie et un registre de temporalité tout différents de ceux de la scène politique et dont les effets perdureront bien au-delà de la querelle laïque. À chacune de ses étapes entre 1889 et 1900, le débat politique sur les solutions institutionnelles s'est en effet déroulé sur la toile de fond d'un accord de principe sur la façon de définir et de traiter le "problème des indigents valides". Ceux-ci, que l'on va très bientôt appeler "les chômeurs involontaires", ne doivent en aucun cas se voir attribuer un droit aux secours. Ils doivent donc être triés selon des procédures qui imposent l'"organisation méthodique" de l'assistance comme de la bienfaisance. S'il y a désaccord sur l'adoption pure et simple de la doctrine des cos britanniques et américaines, il porte donc uniquement sur la question de qui, administration ou oeuvres privées, saura le mieux en mettre les principes en pratique.

 

"Sur ceux-ci, en effet, l'unanimité est acquise. Ils sont formulés en 1889 par Teissier du Cros, appuyé par Loch et Rosenau:

"1° Ne rien donner avant enquête; 2° Choisir le genre d'assistance qui devra mettre le malheureux en état de travailler et par là amènera son relèvement matériel et moral."

Il faut donc proscrire les aumônes distribuées sans discrimination, procéder à une enquête sur chaque demandeur et centraliser les informations recueillies, démasquer les imposteurs qui sollicitent tout le monde ou sont indignes de secours, coordonner les différentes classes de donateurs, faire bénéficier les "malheureux que des circonstances fortuites ont momentanément jetés dans la misère" d'"une surveillance active", et soumettre au "travail forcé" mendiants de profession et vagabonds:

"Ainsi: les valides au travail, les malades à l'hôpital, les enfants aux écoles, les infirmes à l'hospice ou soutenus par des pensions, les mendiants endurcis relégués dans une maison de détention, quelle magnifique perspective!"

Sur cette dernière, qui constitue la doctrine officielle, l'unanimité prévaut dès 1889. Lorsqu'en 1893 le président du conseil Georges Fleury fait étudier la question des secours à domicile à Paris par le Conseil supérieur de l'assistance publique, le rapport Fleury-Ravarin affirme avec netteté la distinction capitale:

"Aux indigents invalides, il faut des secours réguliers, suivis, méthodiques. La distribution de ces secours n'est plus subordonnée aux dispositions morales de celui qui les reçoit. Pour l'indigent valide, il n'en va pas de même. Il faut tenir compte ici des causes de l'indigence, des dispositions morales qui l'ont produite et qui peuvent la faire cesser."

Une double conséquence découle de cette classification. Tout d'abord quant aux méthodes de secours: aux invalides "il convient d'accorder des secours gratuits; aux valides, au contraire, le secours doit s'accorder sous forme de travail". Ensuite quant à la division du travail d'assistance: "[...] l'indigent invalide est le vrai tributaire de l'assistance publique. De la bienfaisance privée relèvent, au contraire, les indigents valides".

 

En 1896 à Genève, Pulligny reprend les mêmes thèses en introduisant le "travail d'épreuve" comme moyen préliminaire de vérifier la bonne volonté des pauvres valides. Sa conclusion sur ce point est adoptée sans hésitation par une assemblée par ailleurs profondément divisée:

"Le Congrès émet un voeu en faveur du principe du travail d'épreuve imposé aux valides, comme condition du secours d'attente qui précède les résultats de l'enquête et comme premier degré du secours efficace."

Cet accord fondamental se manifeste de façon particulièrement nette dans les arguments échangés entre ceux qui s'opposent si vivement sur les rôles respectifs des institutions publiques et privées d'assistance. Ainsi, les avocats de la bienfaisance privée reprochent à l'administration d'être incapable de faire autre chose que distribuer des secours sans examen ni condition, tandis que les officiels de l'assistance publique répliquent que celle-ci fait depuis longtemps d'excellentes enquêtes et accusent à leur tour les organismes privés d'être incontrôlables, c'est-à-dire de donner à tort et à travers à des fins de prosélytisme. Il est remarquable que l'accord sur les méthodes s'exprime aussi dans les critiques que chacun fait à son propre camp. Parmi beaucoup d'autres hommes des oeuvres privées, Louis Paulian déplore que les concurrences confessionnelles fassent "qu'il y a des gens qui émargent au budget de toutes les oeuvres, se font payer le loyer par M. de Rothschild, le pot-au-feu par le baron de Schickler, le pain par le curé". Paul Strauss, de son côté, s'inquiète que la multiplicité des services d'assistance, de leurs enquêtes et de leurs fichiers aboutisse au même résultat.

 

Ainsi, les méthodes de la "charité scientifique" sont admises par tous comme le sens commun. Hermann Sabran, rapporteur général au congrès de 1900 et président du conseil général d'administration des Hospices civils de Lyon, affirme que sur le "fonctionnement des secours à domicile" -- "enquête sérieuse, quotité et durée enlevant au secours le caractère d'une aumône, formes de secours de nature à relever l'indigent" -- il n'y a aucune divergence. Les nombreux exposés sur les techniques de la visite à domicile, la constitution de fichiers et l'échange d'informations entre institutions sont, en effet, identiques, qu'ils soient présentés par le secrétaire du catholique Office central des oeuvres de bienfaisance ou par le président de la laïque Société des visiteurs.

 

"Le sens commun qui va constituer le fondement du compromis politique de 1900 s'est en fait établi très tôt dans ces machines à consensus que sont les congrès. En 1896, alors que le conflit faisait rage, Grébauval précisait déjà le sens du débat: "Nous devons donc accepter le voeu en ce qui concerne le but à atteindre, mais il faut un texte qui réserve le droit de la collectivité." Et au terme de l'une des polémiques les plus violentes, celle qui opposa Gibert et Strauss au congrès de 1897, les protagonistes savaient eux aussi se retrouver. Ce n'est pas, je crois, pure rhétorique d'assemblée si Strauss affirmait: "Messieurs, nous sommes d'accord sur un point essentiel: c'est sur l'organisation méthodique de la charité", ni que Gibert concluait: "[...] ce qu'il veut faire avec l'État, je veux le faire sans l'État".

 

"une forme urbaine: la cité-jardin, 1903-1920

Un jeune Français visite en octobre 1903 le site de Letchworth, the First Garden City, où le rêve d'Ebenezer Howard a commencé à prendre corps. Vingt ans plus tard, le département de la Seine a en projet ou en chantier quatorze "cités-jardins", la Compagnie du Nord a construit selon les mêmes principes la cité-jardin de Tergnier et une trentaine de cités cheminotes sont à l'étude. En 1922, Léon Jaussely, un des nouveaux "urbanistes", en viendra à déplorer "que le moindre lotisseur de banlieue, spéculateur sans vergogne, ose qualifier son opération de création de cité-jardin, parce que ce nom est pour le public, que dans ce cas il trompe, idéalement évocateur". On commence déjà à raconter l'histoire d'un "mouvement [qui] a atteint le monde entier".

 

"Étonnante aventure que celle d'une doctrine qui n'a été aussi efficace que parce qu'elle a été trahie. Ceux des disciples de Howard qui s'étaient faits les gardiens de l'orthodoxie ne s'y trompaient pas et, dès le début des années vingt, commençaient à dénoncer les mises en oeuvres dévoyées de la doctrine. En mars 1922 Sir Theodore Chambers et C.B. Purdom rappellent celle-ci au congrès de l'International Garden Cities and Town Planning Association: une cité-jardin doit être une ville indépendante (an independant community), comprenant des industries, des activités agricoles et toutes les catégories de population; elle doit être planifiée globalement et son assise foncière actuelle et future contrôlée. "Rien ne peut être correctement appelé cité-jardin qui ne réalise pas toutes ces conditions." Très tôt, pourtant, ces divers aspects du projet ont cessé de faire corps et de nombreuses expériences se sont écartées du modèle originel par tel ou tel de leurs traits, tout en se réclamant du terme de "cité-jardin" et, ainsi, du projet réformateur qui en faisait la force. Comme l'a bien montré Simon Pepper, si la garden city eut un tel succès, c'est qu'elle autorisait de multiples réinterprétations.

 

"C'est la raison pour laquelle cette forme urbaine nous intéresse ici. L'expérience anglaise a rapidement fait en France l'objet d'appropriations par des courants distincts et, à certains égards, opposés, la cité-jardin devenant ainsi, en l'espace d'une dizaine d'années, la référence commune et ambiguë de toutes les propositions qui visaient à réformer la ville. Plus que la "diffusion" d'une "influence", c'est donc le cheminement d'un emprunt et les transformations qu'il a subies que je voudrais maintenant retracer à grands traits.

Les circonstances de l'importation en France de la notion de garden city sont assez bien connues. En juin 1903, Georges Benoit-Lévy, jeune homme bien introduit auprès des notables de la réforme, obtient du Musée social une mission d'étude sur "les Garden cities en Angleterre". Il visite les villages industriels modèles de Port Sunlight (1887) et Bournville (1895), ainsi que le site de Letchworth qui vient tout juste d'être acheté à l'initiative de la Garden City Association. Fondée en 1899 par Howard et désormais solidement patronnée par plus puissants que lui, elle a réédité en 1902 sous le titre Garden Cities of To-Morrow l'obscur opuscule publié par le maître en 1898 et créé une société par actions pour passer à la réalisation du projet.

 

B"enoit-Lévy diffuse rapidement les résultats de sa mission dans le Bulletin de la Société française des HBM et dans les Mémoires et documents du Musée social. Au début de 1904, il crée l'Association des cités-jardins de France dont il sera l'inlassable secrétaire général et publie peu après un livre préfacé par Charles Gide, La cité-jardin. Dès lors, il s'installe dans le rôle d'importateur qui lui a jusqu'ici bien réussi et visite en 1904 les "cités-jardins d'Amérique" grâce à une nouvelle mission du Musée social et du ministère du Commerce: cette fois, c'est Émile Cheysson qui accorde une préface au livre qui en résulte en 1905. La notoriété ainsi acquise par Benoit-Lévy lui vaut d'être reçu pendant quelque temps dans les cénacles réformateurs les plus influents: il est entendu à plusieurs reprises par le conseil d'administration de la Société française des hbm, il parle au congrès de l'Alliance d'hygiène sociale en 1905, 1907 et 1911, il est membre de la section d'hygiène urbaine et rurale du Musée social dès sa création en janvier 1908 et continuera à la fréquenter jusqu'en novembre 1913. La présence de Benoit-Lévy dans les cercles réformateurs se fait ensuite plus rare: le vaste programme d'enquêtes et de publications qu'il affichait initialement est tombé en panne faute de fonds et surtout, malgré ses efforts, il ne parviendra pas à susciter en France une initiative semblable à Letchworth. Pendant ce temps, des personnages d'un tout autre poids se sont emparés de la ressource qu'il avait le premier introduite: repris et transformé par d'autres en fonction de leurs propres objectifs, le modèle de la "cité-jardin" va finalement s'intégrer au sens commun réformateur de l'époque. Pour interpréter cette importation, il faut partir de la diversité des importateurs et de leurs projets. Arrêtons-nous d'abord sur les deux notables qui accordent leur patronage à Benoit-Lévy dès 1904-1905.

 

"Charles Gide, qui venait d'être élu président de l'Union coopérative, s'était rendu en juillet 1902 au congrès coopératif international de Manchester où il avait entendu un exposé de Ralph Neville, le protecteur de Howard. Ce qui retient alors l'attention de Gide, c'est l'application des principes coopératifs à la question de l'habitation ouvrière. Dans son rapport de 1903 sur l'économie sociale à l'Exposition universelle, il souligne les limites du patronage en la matière et décrit comme la "solution de l'avenir" des associations coopératives "spécialement créées par les ouvriers eux-mêmes". Aucune relation n'est établie, et pour cause, avec Port Sunlight, dont il évoque toutefois "les coquettes maisons ouvrières" exposées à Vincennes. En revanche, dans l'édition de 1905 du même rapport, Gide mentionne "la fameuse cité-jardin de Bournville" et, surtout, Letchworth, "une Garden City qui peut être considérée comme une cité coopérative". Dans l'édition de 1907, enfin, il évoque "la paradisiaque cité-jardin de Port Sunlight". Ces corrections successives sont intéressantes. Si, en 1903, l'objet "cité-jardin" n'est pas encore nettement perçu par Gide, c'est chose faite l'année suivante lorsqu'il donne sa préface au livre de Benoit-Lévy. Il y souligne la nouveauté de Letchworth:

"[...] non pas une cité ouvrière, annexe d'une fabrique, mais toute une ville, installée pour recevoir 32000 habitants appartenant à toutes les classes sociales".

Après une dénonciation attendue des "hideuses banlieues", Gide formule la révision qui va bientôt se répandre dans tout le mouvement pour la réforme de l'habitation populaire: "C'est la ville qu'il faut bâtir avant de bâtir la maison."

 

Plus mesuré est l'enthousiasme de Cheysson, qui préface en 1905 le deuxième livre de Benoit-Lévy. Il condamne "les grandes villes [...] mangeuses d'hommes" et relève que "l'aspiration générale et passionnée vers le retour à la terre" a pris "son expression la plus complète et la plus idéale sous la forme des cités-jardins". "Idéal", le mot est lâché. Cheysson, qui est ingénieur et a commencé sa carrière chez Schneider au Creusot, rappelle qu'un patron est rarement "libre de sa décision" en matière de localisation, mais qu'on gagnerait à méditer sur "les avantages économiques et sociaux de l'usine rurale". Lorsqu'il reviendra par la suite sur les solutions pratiques à la question des habitations ouvrières, il négligera d'évoquer les cités-jardins.

 

Les premiers convertis de 1904-1905 ont donc fait leur choix parmi les divers traits disponibles dans la garden-city anglaise: ce qu'ils y ont vu, ce sont des villages industriels modèles. La cité-jardin permet la lutte contre la congestion urbaine et le retour à la nature dont les avantages esthétiques, hygiéniques et moraux sont tenus pour évidents. Elle doit accompagner l'usine rurale et lui assurer la paix sociale. "C'est autour des usines aujourd'hui que doivent se créer les centres de vie sociale, c'est aux industriels de créer les nouvelles Cités [...]": en 1904, Benoit-Lévy est là-dessus sans ambiguïté et Charles Gide partage sa conviction. C'est une vision de l'industrie de l'avenir qui prend forme. Avec "la Houille Blanche, cette bonne fée", des "syndicats d'usines" vont bientôt créer "des agglomérations semi-rurales, semi-urbaines aux cottages élégants, sains et bon marché": c'est Benoit-Lévy qui l'affirme en 1905, mais Gide n'est pas en reste. Quelques mois plus tôt, le prix de Rome Tony Garnier a exposé à Paris son projet de "cité industrielle". Garnier milite pour une architecture qui est aux antipodes des "cottages" prisés des réformateurs sociaux, mais cette opposition des formes s'inscrit dans une commune hypothèse sur la nature de la "ville neuve" à faire naître.

 

La cité-jardin n'est d'ailleurs pas, à ce moment initial, regardée comme une forme urbaine par ses observateurs français: aucun d'eux n'est attentif aux particularités de l'agencement spatial des premières réalisations anglaises. Benoit-Lévy, qui n'est pas architecte, ne donne pas, dans ses ouvrages de 1904 et 1905, de plan d'ensemble des cités-jardins qu'il a visitées et, parmi toutes les photographies qu'il présente en 1904 à la Société française des hbm, celle qui est retenue pour le Bulletin montre une "cuisine-salle de bains dans l'une des maisons de la cité-jardin de Bourneville [sic]". C'est seulement en 1906 que, pour la première fois en France, sera publié le plan de Letchworth, à très petite échelle et à peine lisible, dans Grandes villes et systèmes de parcs, un livre de Jean-Claude Nicolas Forestier, conservateur des promenades de Paris.

 

Il s'agit là d'une modeste innovation. Elle signale cependant l'apparition de la nouvelle interprétation de la cité-jardin que vont proposer les militants des "espaces libres" et des "plans d'aménagement et d'extension", configuration d'hommes et de propositions qui prend forme autour de Jules Siegfried au sein de la section d'hygiène urbaine et rurale du Musée social. Après la vigoureuse campagne de 1908 pour l'aménagement des fortifications en "espaces libres", il apparaît très vite qu'il s'agissait là d'une introduction à la question plus vaste de "l'aménagement rationnel des villes". Pour cette nouvelle cause se mobilise un réseau réformateur composite qui réunit des notables de la Société française des hbm comme Siegfried lui-même, Georges Risler ou le conseiller municipal Ambroise Rendu, des amateurs de moindre envergure comme Benoit-Lévy ou Robert de Souza, et une série de spécialistes de la "construction des villes": les architectes de la ville de Paris Eugène Hénard et Louis Bonnier, les fonctionnaires municipaux Forestier et Paul Juillerat, responsable de l'assainissement parisien, l'architecte de la fondation Rothschild Augustin Rey, l'ingénieur du métropolitain Georges Bechmann. Ils seront rejoints par deux autres architectes, Donat-Alfred Agache en 1909 et les prix de Rome Henri Prost en 1911 et Léon Jaussely en 1914.

 

Or, les "espaces libres" et les "plans d'aménagement et d'extension" sont d'emblée associés par certains, comme Forestier dès 1906 ou de Souza en 1908, à "l'idée anglaise de cities-jardins [sic]". La double enquête entreprise par la section d'hygiène en février et juin 1909 sur les "plans d'aménagement et d'extension" et sur "les cités-jardins à l'étranger" témoigne d'un lien désormais solidement établi. La cité-jardin devient alors un vecteur des revendications professionnelles des architectes et ingénieurs qui ont entrepris de promouvoir une nouvelle "science urbaniste" et se proposent d'intervenir à deux échelles liées entre elles: celle de la réalisation concrète de nouveaux quartiers et celle de la prévision globale et à long terme de la croissance urbaine. Ces "hommes compétents", qui créeront en 1913 la Société française des architectes-urbanistes, se sont placés sous le patronage des notables de la réforme. Les premiers sont en train d'inventer une nouvelle spécialité qu'ils doivent encore faire reconnaître et les seconds ont tout intérêt à les croire: voilà un nouveau terrain où ils pourront jouer leur rôle de guides de l'opinion publique, des administrations et des élus. Dans ce contexte, la cité-jardin fait l'objet d'une nouvelle interprétation: elle est une partie de ville où les espaces libres abondent et qui doit permettre d'aménager rationnellement l'extension des agglomérations. Elle n'a donc plus pour objectif d'arrêter la croissance des "villes tentaculaires": même un Cheysson admet qu'il faut se résoudre à "canaliser ce courant irrésistible", tandis que Forestier parle de chercher des "palliatifs". À la suite de cette bifurcation, la cité-jardin est de moins en moins représentée comme une "ville idéale", mais plutôt comme l'un des instruments de la mise en oeuvre pratique du plan d'extension: le modèle perd en centralité ce qu'il gagne en évidence routinière. Les exposés doctrinaux de Georges Risler témoignent, à partir de 1912, de cette évolution.

 

Tandis que les notables du Musée social conduisent la bataille pour les changements législatifs nécessaires, les nouveaux spécialistes intègrent des cités-jardins à leurs projets locaux: ainsi Agache à Dunkerque pour la chambre de commerce ou Bonnier pour la commission du plan d'extension de Paris mise en place par la préfecture en 1911. Bechmann, à la veille de la guerre, précise ainsi la stratégie:

"Il faut appliquer les règles de l'hygiène où elles sont applicables. [...] La première chose à faire est de mettre les mains sur les terrains libres de la banlieue et pousser l'administration et les philanthropes à créer des sociétés d'acquisition."

C'est là désormais le projet à la fois des hommes des hbm et des édiles du conseil général de la Seine: dans ces deux milieux entre lesquels les tensions ne manquent pas, une évolution parallèle a en effet eu lieu.

 

Si les dirigeants des hbm furent attentifs dès 1904 aux informations venues d'Angleterre, ils partageaient alors les réserves relevées chez Cheysson. La typologie des "habitations ouvrières" que construisent leurs sociétés est désormais stabilisée et, bien que Benoit-Lévy s'en désole, les cités-jardins ne sont pas au programme du concours de la fondation Rothschild en 1905. La plupart des administrateurs de la Société française des hbm restent obstinément silencieux sur le sujet, tandis qu'un petit groupe de ses dirigeants impose une évolution qui conduira en 1909 la conférence nationale des sociétés d'hbm à se rallier en principe à la cité-jardin. Siegfried, Émile Cacheux, Risler, tous trois de la section d'hygiène, et Maurice Dufourmantelle plaident pour une cité-jardin qu'ils redéfinissent une nouvelle fois pour la rendre conforme à leurs besoins: bien entendu, ils célèbrent les villages-jardins des industriels mais, surtout, ils en viennent à concevoir, dans les banlieues urbaines, une nouvelle pratique du lotissement privé. Cette réinterprétation du modèle va permettre à la fois d'imaginer une solution à certaines difficultés du projet de réforme de l'habitation populaire et de riposter à la pression croissante d'un municipalisme honni.

 

Une telle position, toutefois, n'a pas été adoptée sans hésitation car elle impliquait de reconsidérer la doctrine et la pratique des sociétés d'hbm. Celles-ci construisaient des immeubles hygiéniques dans les quartiers populaires et, depuis la loi Ribot (1908), finançaient des maisons dispersées dans les périphéries. Ces deux formes d'intervention présentaient des inconvénients que Georges Risler expose dès la fin de 1909. La première reproduisait un habitat collectif et locatif considéré comme un pis-aller et, si la seconde créait des propriétaires, elle les abandonnait à eux-mêmes. Toutes deux garantissaient sans doute la salubrité du logement, mais nullement celle du quartier environnant. La cité-jardin, lotissement modèle conçu par des hommes compétents et protégée contre ses habitants "en ne se dessaisissant pas de la propriété", résout tous ces problèmes.

 

Il va donc falloir mettre de côté l'idéal de la communauté autosuffisante défini par Howard, mais aussi envisager pour les sociétés hbm un changement radical de mode et d'échelle d'intervention. La Garden City Association avait opéré ce tournant dès 1906 avec le projet de Hampstead Garden Suburb dans la périphérie nord de Londres et Benoit-Lévy n'a pas tardé à s'en apercevoir: en novembre 1906, il parle déjà de "quartiers modèles". Lorsqu'en 1909 Risler et Dufourmantelle se mettent à étudier eux-mêmes les expériences anglaises et allemandes, ils y découvrent un vaste domaine d'action pour l'initiative privée, plaident pour une cité-jardin très proche du modèle originel et affirment du même coup la nouvelle conviction qui fonde la convergence des militants des plans d'extension et des hommes des hbm: "Réformer l'habitation populaire ne suffit plus; c'est à la conception même des villes qu'on s'attaque."

 

Ces positions seront révisées lorsque la Société française des hbm voudra passer aux réalisations concrètes en organisant en 1911 "un concours de cités-jardins" dont les résultats furent très modestes et, plus nettement encore en 1912, lorsqu'il s'agira de résister à l'extension des compétences municipales en matière d'habitation populaire. Dans ce contexte, la "cité-jardin" est redéfinie comme un lotissement privé de banlieue, seule réalisation que les dirigeants des hbm savent être à leur portée. Benoit-Lévy, qui a senti le vent tourner, propose en octobre 1911 la notion de "lotissement modèle" aux sociétés d'hbm mais aussi aux lotisseurs ordinaires. La nouvelle doctrine trouve son expression la plus ferme dans un exposé présenté par Risler au conseil d'administration de la société en février 1913. Il y fait une vive critique de Letchworth dont il tire deux conclusions. Tout d'abord, il manque aux cités-jardins gérées par des coopératives "l'esprit de suite, l'ordre, la volonté bien arrêtée d'un industriel intelligent": nous sommes loin de l'apologie qu'il faisait quatre ans plus tôt de la "forme supérieure de propriété" obtenue par "le principe bienfaisant de la coopération". Ensuite, "on ne pense plus, comme M. Howard, que la solution du problème est de créer une ville indépendante [...]. On cherche, au contraire, à se rapprocher des grandes villes [...] en reliant le nouveau groupe au grand centre par de puissants et fréquents moyens de communication". Quand la conférence annuelle des hbm revient sur le sujet en juin 1914, Dufourmantelle à son tour écarte dans son rapport la solution représentée par Letchworth et définit la cité-jardin comme "le mode par excellence de réalisation de l'extension méthodique des villes". Invité à la conférence, le conseiller général socialiste de la Seine Henri Sellier, ne dit pas autre chose: "Ce qu'il y a de plus intéressant à puiser pour nous dans l'expérience anglaise, c'est l'extension méthodique des agglomérations urbaines, par les Faubourgs-jardins."

 

Si, à partir de 1912, la Société française des hbm manoeuvre en recul, le conseil général de la Seine est à l'offensive: cette conjoncture rend d'autant plus intéressant le fait que l'une comme l'autre menait son combat armée du même argument. Certains réformateurs très opposés à "l'État propriétaire" souhaitent que les communes aménagent des terrains pour que des constructeurs privés et, notamment, des sociétés d'hbm y réalisent des cités-jardins: c'est la cause que défend Augustin Rey dès 1907, c'est aussi l'objectif, sur un mode moins doctrinaire, d'Ambroise Rendu au conseil général. Si, en 1908 encore, les socialistes étaient opposés à une telle politique comme d'ailleurs à la construction d'habitations ouvrières par les municipalités, ils évoluent vite. Henri Sellier, élu en 1910 conseiller général de Puteaux, mobilise les intellectuels du Groupe d'études socialistes pour définir "l'action socialiste municipale". Dès lors, les édiles de ce parti seront en pointe sur ces questions, contribuant à rallier une majorité politiquement composite à des positions municipalistes: la cité-jardin fournit l'objectif concret et consensuel de cette stratégie.

 

Aux termes de la loi Bonnevay de 1912, les nouveaux offices publics d'hbm auront notamment pour mission "la création de cités-jardins ou de jardins ouvriers". Dès 1913, la ville de Paris lance un concours et le conseil général met en place sur la proposition de Sellier une commission des habitations ouvrières et du plan d'extension, dont Bonnier sera le rapporteur. Lorsque l'office public d'hbm de la Seine, créé dans un climat d'unanimité, voit le jour en juillet 1915, son administrateur est Sellier et son vice-président Dufourmantelle, alors vice-président de la Société française des hbm: deux militants de la cité-jardin, issus de deux courants réformateurs bien distincts se retrouvent ensemble à pied d'oeuvre. Préparé tout au long de la guerre, le "programme d'action" de l'office est publié en janvier 1919 et immédiatement salué par les nouveaux "urbanistes". Les ambitions affichées sont considérables: l'office a pour "rôle principal" de "pourvoir à l'extension rationnelle de l'agglomération et à l'édification de banlieues-jardins". Celles-ci vont permettre d'"organiser une vie commune" et d'"engager la bataille contre l'alcoolisme, la tuberculose, le chômage et les autres maladies sociales par un aménagement plus rationnel et plus humain des conditions d'habitation". Malgré l'ampleur des objectifs, ce programme ne vise pas "de véritables cités-jardins au sens absolu du mot" ou "des expériences théoriques". Les architectes ont travaillé et défini une série de solutions concrètes pour les premiers sites retenus et les populations visées par chacun d'eux. Leur rapport donne, en première traduction française, de larges extraits de Town Planning in Practice, le manuel publié par Unwin en 1909. Une traduction intégrale en sera publiée en 1922, précédée d'un "avertissement" de Jaussely qui définit en quelques pages "les principes de l'urbanisme moderne": "division des fonctions" et "rapprochement de l'homme urbain avec la Nature". La cité-jardin est désormais le prototype de taille réduite d'un urbanisme qui est appelé à se développer à l'échelle des agglomérations tout entières.

 

Elle ne perdra pas ce statut lorsque le mouvement moderne entrera en scène. Charles-Édouard Jeanneret, un jeune architecte suisse, a observé les cités-jardins allemandes dès 1910 et en a tiré une théorie qu'il a mise en oeuvre à La Chaux-de-Fonds (1914), puis à Saintes et à Saint-Nicolas-d'Aliermont (1917): ce dernier garden hamlet ou garden village dessiné pour un industriel de l'horlogerie implanté en Normandie a d'ailleurs été immédiatement annexé par Benoit-Lévy, toujours à l'affût. La "ville contemporaine de trois millions d'habitants" que Le Corbusier imagine en 1922 mariera les "villes-tours" aux cités-jardins périphériques. La cité ouvrière de Lèges et les "quartiers modernes" de Pessac suivront en 1924-1927. Cette adhésion initiale de Le Corbusier à la doctrine de la cité-jardin mérite d'être relevée. Bien entendu, la rupture avec le modèle formel qui lui était associé sera brutale: "une sorte de narcotique du point de vue social" tranchera-t-il en 1928. Mais, à ses yeux, la suite de son oeuvre réalise les mêmes principes par d'autres moyens: lorsqu'en 1947 s'ouvre le chantier de l'"unité d'habitation de Marseille", il définit celle-ci comme "la cité-jardin verticale [...] don des techniques modernes". Faut-il voir là une "mascarade", ou l'indice de la permanence, par-delà la diversité des formes, d'un projet partagé d'organisation de la vie quotidienne?

 

une science: l'économie sociale, 1889-1914

À l'Exposition universelle de 1900, commente Millerand lors de la cérémonie de remise des prix, "il est [...] un palais d'allure simple, de lignes sobres. L'intérieur n'est pas moins austère que la façade. Pour tout ornement, des cartes et des graphiques. Le public y accourt cependant et aucune attraction n'aura eu plus de succès que le palais des Congrès et de l'Économie sociale". "Peut-être [les foules] espéraient-elles trouver dans l'"austère" mais blanc palais de la place de l'Alma le secret du bonheur", suggérera-t-on. Ce qui est assuré, en tout cas, c'est que le terme "économie sociale" tient, au tournant du 20e siècle, une place éminente dans le vocabulaire du monde réformateur. Il désigne, pêle-mêle, la principale société des disciples de Le Play, une section des Expositions universelles de 1889 puis de 1900, l'objet initial du Musée social, plusieurs chaires universitaires et il fournit le titre de nombreux traités. René Worms relève en 1898 que l'économie sociale est "une discipline assez en honneur actuellement, mais dont les limites et le contenu sont restés bien peu précis". Que recouvre alors cette science oubliée?

 

Partons de deux documents rédigés à la suite de l'Exposition de 1900 par des universitaires. L'un, Charles Gide, alors professeur d'économie politique à Montpellier et chargé du cours d'économie sociale comparée à la faculté de droit de Paris, est rapporteur général du groupe de l'économie sociale de l'Exposition. C'est le chef de file des nouveaux économistes des facultés de droit qui, autour de la Revue d'économie politique qu'il a créée en 1887, mènent le combat contre les économistes orthodoxes. Son rapport, qui présente un tableau d'ensemble du domaine, fait l'objet en 1903 d'une publication officielle et sera réédité à cinq reprises entre 1905 et 1920. L'autre, Henri Hauser, alors professeur d'histoire moderne et contemporaine à l'université de Dijon, est secrétaire général adjoint du congrès de l'enseignement des sciences sociales réuni en juillet-août 1900 et fait partie du cercle qui, autour de Lavisse, conduit depuis les années 1890 la réforme de l'enseignement supérieur. En 1903, publiant les résultats de l'enquête qui a préparé et suivi le congrès, il est conduit à situer l'"économie sociale" dans ce vaste domaine des "sciences sociales". Notons que ces deux documents ne se présentent pas comme des exposés doctrinaux ou partisans, mais comme des synthèses "objectives", l'une officielle, l'autre officieuse. Ni Gide, ni Hauser, protestants, universitaires et résolument républicains, ne font partie des cercles le playsiens.

 

Pour nos deux auteurs, il ne fait pas de doute que l'économie sociale est une science. C'est par différence avec l'économie politique que Gide la définit d'abord: l'une étudie les "lois naturelles" qui régissent "les rapports spontanés, nécessaires, qui s'établissent entre les hommes et les choses"; l'autre, en revanche, "descend de ces sphères sereines dans la réalité et dans les préoccupations de la vie" et étudie "les rapports volontaires [...] que les hommes forment entre eux". Bref, l'économie sociale parle "au peuple de ses peines [et] des moyens de les guérir". Hauser ne dit pas autre chose. Pour "neuf personnes sur dix", relève-t-il, le terme "social" signifie "une façon un peu plus large, un peu plus concrète d'envisager les problèmes économiques". "Économie sociale", cette "expression tout battant neuve", tend donc à se substituer "au vocable usé d'économie politique", voire à se confondre avec les sciences sociales dans leur ensemble. Dans son tableau général des sciences sociales, Hauser classera parmi les "sciences des institutions sociales": "Économie sociale et histoire sociale, politique sociale et réforme de la société (socialisme)". Économie pure énonçant des lois naturelles ou économie historique et statistique étudiant les institutions, leur histoire et leur réforme: dans ce conflit scientifique majeur à l'échelle internationale, l'économie sociale désignerait donc, en France du moins, l'une des deux tendances.

Lorsque nos auteurs en viennent à définir la discipline dans son extension, c'est-à-dire par "les faits relevant de l'Économie sociale proprement dite", les choses se précisent. Hauser déplore que "questions sociales, par une restriction d'ailleurs abusive, finira par devenir presque absolument synonyme, non plus seulement de questions économiques, mais de questions ouvrières". L'Exposition universelle, comme institution, entérine cette acception. Gide relève que l'économie sociale n'y "embrassait point le domaine de la théorie, mais seulement des applications pratiques [...]" et qu'en outre, parmi "les institutions et les organisations sociales", ne figuraient "à peu près exclusivement que celles qui intéressent la classe ouvrière". "En sorte que l'exposition d'Économie sociale [...] pourrait être définie stricto sensu: l'exposition de tous les efforts tentés pour élever la condition du peuple". Ainsi, l'"économie sociale" se présente vers 1900 à la fois comme une science qui s'affirme et comme un ensemble d'"institutions du progrès social". Son succès et la fragilité de celui-ci tiennent sans doute à cette conjonction nouvelle, propre à notre période et qui ne lui survivra pas longtemps.

 

On sait qu'une discipline se constitue en s'institutionnalisant: sont ainsi définies ses frontières et sa place dans la topographie des sciences, en même temps qu'est désigné un groupe de pratiquants légitimes qui fixe, par des exempla, les normes de la bonne pratique. Bien que le terme "économie sociale" fasse son apparition dès les années 1820, c'est seulement avec l'Exposition universelle de 1889 qu'il reçoit une forme institutionnelle officielle, non pas au sein de l'université, mais dans le monde complexe de la réforme sociale que l'Exposition reflète et l'organise. C'est par ce chemin que l'"économie sociale" s'imposera comme une évidence commune.

Le vocable choisi pour désigner l'"Exposition d'économie sociale" de 1889 est fourni par les réformateurs qui se réclament de Frédéric Le Play. C'est en 1856 que celui-ci a créé la Société internationale des études pratiques d'économie sociale, plus connue comme Société d'économie sociale, qui constitue toujours l'institution-pivot de l'école le playsienne à la fin du 19e siècle. Dans le texte programmatique de Le Play, l'"économie sociale" était définie par son objet d'étude: "la situation des populations ouvrières et les rapports qui existent entre elles et les autres classes", auquel sera appliquée une méthode analogue à celle des sciences de la nature.

 

Le choix du nom de la nouvelle société peut cependant intriguer: "économie sociale" est au début des années 1850 un terme relativement rare et peu stabilisé. On sait que Jean-Baptiste Say le regardait comme synonyme d'"économie politique", et nombre de ses disciples après lui. La terminologie des adversaires de "l'école anglaise", ceux qu'Adolphe Blanqui désignera en 1837 comme les "économistes sociaux", est tout aussi fluide. Tandis que certains d'entre eux ignorent "économie sociale", d'autres l'utilisent comme équivalent d'"économie politique", certains y voyant en outre, non une simple science des richesses comme l'économie politique, mais une science de l'amélioration sociale. Cette tendance de quelques-uns à baptiser "économie sociale" une économie politique préoccupée de justice conduit les libéraux orthodoxes, à partir des années 1840, à rayer de leur vocabulaire le mot "social": "on l'a fait servir à tant d'imaginations folles", proteste Coquelin. Garnier refuse désormais d'utiliser "économie sociale" pour désigner l'économie politique et ne l'admet que "comme synonyme de la science sociale en général". Littré, en 1863, témoigne de l'hésitation commune en définissant "économie sociale" soit comme "l'ensemble des conditions morales et matérielles des sociétés", soit comme "un autre nom de l'économie politique". Effet ou non de l'offensive des libéraux, le terme va subir une longue éclipse dans le vocabulaire savant.

 

Ce contexte rend d'autant plus surprenant le choix fait par Le Play pour baptiser sa société. Peut-être évoque-t-il la science sociale englobante à laquelle se référaient les auteurs des années 1820 et 1830. On peut aussi penser qu'il entend placer par une décision sémantique la Société d'économie sociale (ses) à proximité et au rang de la Société d'économie politique (fondée en 1842) et de la Société d'économie charitable (fondée en 1847), dont de nombreux membres appartiendront aussi à la ses naissante. On doit constater, en tout cas, que Le Play n'utilise guère ce terme par la suite ni pour désigner l'unité des réformes qu'il préconise, ni pour nommer la science qu'il entend fonder: dans tous ses écrits majeurs, il s'agira toujours de "la science sociale".

 

L'institution d'une exposition spéciale d'économie sociale à l'Exposition universelle de 1889 marque la renaissance d'un terme tombé en désuétude, accompagnée d'un net changement de son contenu. Cette innovation est souvent sous-estimée, à la suite de certains des rapporteurs de 1889 -- Alfred Picard et Émile Cheysson -- et, surtout, de Charles Gide en 1900 qui, voulant montrer le développement progressif et inéluctable de l'"économie sociale" ont cherché dans l'exposition de 1867, et même celle de 1855, des antécédents à l'initiative de 1889. Or, en 1867, alors que Le Play est commissaire général de l'Exposition, il n'est question d'"économie sociale" ni à propos du Groupe X, ni de l'enquête sur les institutions patronales, ni de l'"ordre distinct de récompenses" créé pour celles-ci. Si la doctrine le playsienne du "patronage" et l'idée d'une étude systématique des formes de celui-ci font leur entrée en force dans l'Exposition, la notion d'"économie sociale" n'apparaît pas pour autant. Pas plus qu'en 1855, où une modeste "galerie de l'économie domestique" et le Groupe XXXI préfigurent seulement le Groupe X de 1867.

 

L'Exposition de 1889 innove donc. Les "institutions spéciales" du concours de 1867 sont regroupées avec d'autres dans un espace distinct qui comptera 1171 exposants et se voit attribuer le nom d'"exposition d'économie sociale". Laure Godineau en a bien montré les origines: l'initiative ne revient pas au gouvernement, mais à Charles Robert, Émile Cheysson, Étienne-Octave Lami et Jules Siegfried, qui proposent en janvier 1887 de créer une classe supplémentaire intitulée "économie sociale et industrielle, mutualité, coopération, associations ouvrières et institutions de prévoyance". Le ministère, qui était déjà en pourparlers avec le député de la Seine Camelinat et Benoît Malon pour former une "commission socialiste" et organiser une "section d'économie sociale" à l'Exposition, hésite longuement. Finalement, l'organisation est confiée à une commission de quinze membres parmi lesquels Say et Cheysson. Les réformateurs libéraux contrôlent donc entièrement le dispositif et neutralisent aisément la seizième section consacrée à "l'intervention économique des pouvoirs publics", que le gouvernement impose en août 1888 et à laquelle Say consent "pour avoir la paix". Ces tensions témoignent de l'ambiguïté d'un vocable auquel se réfèrent aussi bien libéraux que socialistes. Qu'entendent par "économie sociale" les uns et les autres?

 

Du côté des socialistes, Benoît Malon est un bon guide. Ancien communard revenu d'exil en 1880, il avait publié en 1883, peu après sa rupture avec Guesde et les marxistes, un Manuel d'économie sociale et fondé en 1885 la Société républicaine d'économie sociale. Malgré le titre de l'ouvrage, l'auteur utilise très peu le terme d'"économie sociale" et beaucoup celui, à ses yeux synonyme, d'"économie politique", qu'il définit comme une "science sociale, [...] progressive, mobile et modificatrice" ou comme "si l'on veut le socialisme scientifique". Sur ce point, pas de désaccord avec la fraction guesdiste: en 1884, le Parti ouvrier organise, sous le titre de "Cours d'économie sociale", un cycle de conférences de Paul Lafargue sur "le Matérialisme économique de K. Marx" et de Gabriel Deville sur "l'Évolution du capital". Chez tous ces socialistes, "économie sociale", "économie politique" et "socialisme scientifique" sont interchangeables.

 

Du côté des économistes orthodoxes, la politique lexicale reste celle des années 1840: d'"économie sociale", il n'est pas question. Léon Say, rapporteur pour l'économie sociale à l'Exposition de 1889, réussit la performance de ne jamais utiliser le terme dans son rapport. En 1891 comme en 1897, le nouveau Dictionnaire d'économie politique de Say et Chailley l'ignore tout autant. Si, comme le proclame Courcelle-Seneuil, l'"Économie politique" est "une arme pour le combat", le nom de cette science en est le drapeau.

 

Ainsi, au cours des années 1880, "économie sociale" est volontiers utilisé comme synonyme d'"économie politique" par les adversaires des Économistes et ceux-ci ripostent en le boudant. L'Exposition de 1889 va changer la situation. En se proposant de "célébrer" "toutes les institutions bienfaisantes et de progrès, qui, grâce à la pratique judicieuse des lois de l'économie sociale et industrielle, ont procuré au peuple des éléments nouveaux de bien-être", elle donne à l'"économie sociale" une nouvelle définition qui réunit deux éléments jusque-là séparés. D'un côté, le terme désigne un ensemble d'institutions qui n'avaient auparavant rien en commun: participation aux bénéfices, syndicats professionnels, prévoyance, coopératives, habitations ouvrières, hygiène sociale, institutions patronales et, finalement, législation et organismes publics visant à l'amélioration du sort des travailleurs. Cette liste et, surtout, le poids relatif de ses éléments changeront au cours du temps -- au profit des institutions relevant du "socialisme d'État", comme le prévoyait déjà Picard en 1889 --, mais leur constitution en catégorie est désormais devenue une évidence. D'autre part, l'"économie sociale" est définie comme une science à part entière: ce n'est plus un autre nom de l'économie politique, ni une doctrine opposée à celle de l'école libérale, mais une discipline qui a pour objet les institutions du progrès et en étudie les lois. Il devient donc possible qu'elle entre, avec les autres "sciences sociales", à l'université.

 

Les Expositions universelles, comme l'a souligné Anne Rasmussen, sont des "systèmes de représentation" où "la fonction classificatoire joue un rôle déterminant". La double contrainte de placer des objets dans l'espace et de les mettre en compétition dans des concours implique de définir une nomenclature. Dans une démarche empruntée aux taxinomies des sciences naturelles aussi bien qu'à la muséographie, les objets sont rangés en séries hiérarchisées, chaque "classe" ou "groupe" manifestant l'existence d'un genre et y rattachant des individus. Préparée par une enquête systématique dont les résultats viendront "se ranger méthodiquement dans les divisions et subdivisions tracées d'avance", l'exposition d'économie sociale de 1889 placera ensemble "les institutions et les questions qui se rattachent à un même ordre d'idées" et présentera un "tableau synoptique", "un inventaire complet et impartial de la question économique et sociale à la fin du 19e siècle".

 

"Comment matérialiser des choses immatérielles?" demandait Cheysson. Le discours scientifique devra aussi être sensible, il faudra "parler aux yeux en même temps qu'à l'esprit". En 1889, on construira une "rue des maisons ouvrières", on exposera des dessins, des "tableaux graphiques", des bustes. C'est à la disposition de ces objets dans l'espace que reviendra de faire voir une classification qui constitue, comme le souligne Léon Say, "un véritable monument scientifique, comme un discours de la méthode de la Science Sociale". De l'avis de Gide, ni le pavillon de 1889, ni celui de 1900 ne parviendront à satisfaire pleinement cette exigence. Réfléchissant après coup sur ces expériences, il conclut: "Il serait à désirer aussi que l'architecture des palais destinés à l'Économie sociale fût elle-même un enseignement." C'est ainsi qu'il en vient à proposer, pour définir l'économie sociale, sa métaphore de la cathédrale: dans la nef, "toutes les formes de libre association qui tendent à l'émancipation de la classe ouvrière par ses propres moyens"; dans les deux collatéraux "tous les modes d'intervention de l'État" et "toutes les formes d'institutions patronales". Tandis que les "sources" de l'économie sociale seraient ainsi réparties longitudinalement, transversalement chacune des travées serait consacrée à l'un des "buts communs" de ces institutions. L'exposition deviendrait ainsi le déploiement dans l'espace d'un tableau classificatoire à deux dimensions. On ne saurait mieux souligner l'étroite relation entre la construction du domaine et sa matérialisation dans les conditions spécifiques d'une exposition.

 

Avec l'Exposition de 1889, l'"économie sociale" redéfinie s'affirme donc. Dès décembre 1888, Cheysson propose à la commission d'organisation de créer un "Musée d'économie sociale" permanent. Le projet, adopté d'enthousiasme, mettra quelque temps à se réaliser et c'est finalement la fondation du comte de Chambrun qui permettra, en 1894, la création du "Musée social". Dans le grand hall de l'hôtel de la rue Las Cases sera installée une "exposition permanente d'économie sociale" qui présentera au public "l'histoire et les résultats des principales institutions d'Économie sociale" et lui donnera "la connaissance approfondie des principes qui dominent l'Économie sociale". Du "musée" au "laboratoire sociologique", il n'y aura pas loin.

Alors qu'"économie sociale" était auparavant un terme rare, il va très largement se diffuser après l'Exposition et tendre à désigner l'ensemble du terrain du débat réformateur. En janvier 1890, lorsque la Société chrétienne suisse d'économie sociale invite à l'université de Genève des conférenciers représentant "l'école de Le Play", "l'école collectiviste", "l'école nouvelle" -- c'est Charles Gide -- et "l'école de la Liberté", le titre donné à ce cycle est: "Quatre écoles d'économie sociale". Les doctrines s'opposent avec vigueur et aucun des orateurs ne fait référence une seule fois à l'"économie sociale". Pas même pour protester d'être placé sous ses auspices: elle semble ainsi constituer le cadre naturel de la discussion sur la "question sociale".

 

De toutes parts, le terme s'impose. Plusieurs le playsiens orthodoxes le remettent en usage, concurremment à "science sociale". Ainsi, en 1891, Fernand Auburtin édite des morceaux choisis de l'oeuvre de Le Play sous le titre inusité d'Économie sociale et, en 1896, l'ingénieur Jules Michel, qui est alors président de la ses, réédite comme Manuel d'économie sociale, un ouvrage publié auparavant sous un autre titre: l'"économie sociale" réunit à ses yeux l'économie politique, "science des richesses", et la science sociale, "étude des relations entre les hommes". La ses met en place en 1894 des "groupes d'études pratiques d'économie sociale" dont l'objet recouvre exactement celui de la "science sociale" que Duval-Arnould se risque à nommer "l'Économie politique du devoir social". Le père Antoine publie un Cours d'économie sociale que lisent tous les catholiques sociaux et qui démontre qu'"entre le socialisme et l'école libérale, il y a place pour un chemin [...] très sûr, celui d'où la Révolution française nous a fait dévier". En 1912, les Établissements Schneider célèbrent leurs oeuvres sous la bannière de l'économie sociale.

 

Des économistes qui prennent, diversement, leurs distances avec l'orthodoxie libérale font le même chemin: Cheysson et Gide, bien entendu, mais d'autres aussi. C'est en 1896 que Léon Walras publie ses Études d'économie sociale. Si son usage du mot est ancien pour désigner "l'étude de la répartition de la richesse sociale entre les hommes en société, ou théorie de la propriété et de l'impôt", on peut penser que le moment choisi pour publier un livre sous ce titre n'est pas fortuit: le terme fait recette et Walras, ami de Gide, est associé à la Revue d'économie politique. "Économie sociale" apparaît aussi désormais sous la plume d'économistes libéraux qui, membres de la Société de statistique de Paris, pratiquent les méthodes inductives. Parmi eux, Alfred Neymarck, dans son dictionnaire de 1898, donne en guise de définition une brève citation d'un petit manuel scolaire de Théodore Villard, un membre du Conseil supérieur du travail. Émile Levasseur, de son côté, intitule en 1895 "Un essai d'économie sociale" son compte rendu de Introduction to the Science of Society, manuel publié par Albion Small, le chef du département de "sociology" de l'université de Chicago.

 

"Économie sociale" reste en usage chez les socialistes, comme il l'était avant 1889, malgré la condamnation sans appel par Guesde de l'exposition d'économie sociale. Il n'est pas jusqu'à Jaurès lui-même qui ne publie, en 1903, un bref article "Économie sociale" dans la Petite République socialiste, où il fait un éloge du rapport de Charles Gide pour l'Exposition.

 

L'institutionnalisation universitaire de l'"économie sociale" vient bientôt redoubler celle que lui ont donnée les Expositions universelles. En 1893, Ernest Lavisse, directeur de l'Enseignement supérieur, appelle de ses voeux la création d'"un enseignement des sciences sociales" à l'université de Paris et une vive concurrence, bien étudiée par George Weisz, s'engage entre facultés de droit et de lettres, qui demandent toutes deux au ministère une chaire de "sociologie". C'est l'"économie sociale" qui en tiendra lieu. Le comte de Chambrun, en effet, fait les donations qui vont permettre de créer trois cours. Le premier bénéficiera à l'École libre des sciences politiques où Émile Cheysson est chargé à partir de 1893-1894 d'un cours complémentaire facultatif d'économie sociale, intitulé "Questions ouvrières en France et à l'étranger". Chambrun offre ensuite de fonder une chaire d'économie sociale à la Sorbonne, pour laquelle il suggère notamment J. Siegfried, É. Cheysson et E. Rostand. Lavisse écarte ces propositions, et c'est à Espinas, qui enseigne la pédagogie à Bordeaux, que sera attribué le cours d'"histoire de l'économie sociale", malgré une prudente lettre de candidature de Durkheim qui vient de soutenir sa thèse. Enfin, la faculté de droit ouvrira en 1898-1899 un cours d'"économie sociale comparée" confié à Charles Gide. Quelques années plus tard, ces trois cours seront transformés en chaires.

 

Dès lors, la question de la définition de l'"économie sociale" s'inscrit dans les controverses sur la topographie d'ensemble des "sciences sociales". Ambiguïtés et désaccords persistent sur la base d'une référence commune à une science du progrès social, distincte de l'économie politique et souvent assimilée à la "science sociale" ou à la "sociologie". Cette situation entraîne des conséquences surprenantes. En 1900, tandis que la Société d'économie sociale des le playsiens continue de prospérer, Émile Durkheim fait adopter par le congrès de l'enseignement social un voeu visant à multiplier les cours d'économie sociale dans les universités. Et, des années plus tard, la fondation du comte de Chambrun, catholique et monarchiste, se trouvera être à l'origine de la chaire d'"histoire d'économie sociale" qui, remplaçant en 1919 celle de "sociologie et science de l'éducation" qu'avait occupée Durkheim, reviendra en 1935 au socialiste durkheimien Maurice Halbwachs.

 

sens commun réformateur et conflits politiques: une hypothèse

Les trois histoires que l'on vient de parcourir me semblent comporter un élément commun: dans chaque cas, une forme s'impose qui va constituer à la fois un contenu obligé de toute proposition de réforme et la limite à l'intérieur de laquelle devront s'inscrire les solutions concrètes en conflit. Dans le débat sur l'assistance, des adversaires engagés dans une lutte farouche où se joue l'indépendance des oeuvres privées ou leur mise sous tutelle par l'État rivalisent pour montrer que l'un ou l'autre système est le plus efficace pour réaliser un objectif sur lequel tous s'accordent: séparer les pauvres "valides" des autres et gérer de façon scientifique les populations ainsi catégorisées. Dans l'adoption de la cité-jardin comme modèle des extensions urbaines de l'avenir, des éléments fondamentaux de l'argumentaire sont partagés par tous les protagonistes: salubrité du cadre urbain et promotion de la famille, bien sûr, mais aussi capacité de cette nouvelle forme urbaine à rationaliser la croissance des villes, à faire renaître les communautés perdues, à éduquer les habitants. Sur cette base, on peut disputer de la meilleure façon de s'y prendre, selon que l'on compte sur l'initiative des industriels, des sociétés d'hbm et des lotisseurs, que l'on veut multiplier les coopératives d'habitation ou que l'on estime nécessaire de confier la tâche aux municipalités. De la même façon, dans l'affirmation de l'économie sociale comme discipline scientifique, utilisent le même langage les partisans du patronage, ceux de la coopération et ceux de la législation industrielle, la tradition de la science sociale selon "la méthode d'observation" mais aussi les promoteurs d'une nouvelle économie politique ou ceux de "l'école sociologique". Que la convergence ait été ambiguë ou que l'institutionnalisation de la nouvelle science ait finalement échoué n'enlève rien au fait que, momentanément, des acteurs très divers se soient accordés sur l'existence d'un domaine où science et réforme ne faisaient plus qu'un.

 

Si ces trois cas sont caractéristiques, un certain nombre d'autres, dans notre période, ne le sont pas moins. On voit par exemple converger sur les solutions assurantielles au problème des risques industriels ou de santé les actuaires qui, depuis longtemps, travaillent et théorisent au service des compagnies d'assurance, les notables qui veulent structurer un mouvement mutualiste, les partisans de la législation industrielle et de la réforme du contrat de travail, les politiciens solidaristes. On voit converger un peu plus tard sur le projet de définir et organiser les régions qui composent l'espace français des protagonistes aussi divers que les universitaires de la "nouvelle histoire" et de l'école de géographie humaine récemment fondée, les chantres nationalistes de l'enracinement et les politiques soucieux d'organiser le territoire pour l'implantation de la grande industrie. Le cas de l'hygiène sociale ou celui du traitement des "chômeurs", d'autres encore, seraient à verser au même dossier. Les processus à l'oeuvre dans ces différents domaines ont en commun des traits -- et souvent des acteurs -- qui témoignent et résultent, c'est l'hypothèse, de leur appartenance à un même champ, celui de la réforme.

 

Pour le 19e siècle finissant, la réforme, c'est la redéfinition et le bornage de l'horizon des possibles. Elle ouvre des territoires nouveaux ou rénovés à l'action publique des individus et des institutions, elle clôt en même temps, ou repousse aux marges d'autres perspectives jusque-là vivantes. Elle constitue un nouveau sens commun, le langage partagé des adversaires les plus pugnaces et la règle commune de toutes leurs batailles.

 

Rien n'était écrit des chemins qu'elle allait prendre. C'est le privilège ou l'illusion des observateurs rétrospectifs que de pouvoir discerner, dans ce processus incertain, que les protagonistes obéissaient, pour reprendre le langage des durkheimiens, à "un commandement du milieu social". Nul doute que les réformateurs entendaient dégager de l'observation et de l'expérience les "lois naturelles" au service desquelles ils voulaient mettre leur action. Mais seule l'enquête permet de voir précisément quelles lois ils avaient décidé de constater et donc d'instaurer. Inutile, par conséquent, de faire comme s'ils avaient été les agents d'une "prise de conscience" de réalités ou de problèmes "objectifs": ce serait croire qu'ils pouvaient accéder à leur monde social sans langage, ou bien que nous, aujourd'hui, atteignons la réalité du passé sans documents. Ceux-ci, produits pour l'action et traces de celle-ci, mentent toujours. Inutile de postuler, symétriquement, que les représentations épuisent le réel social ou "expliquent" le cours de l'histoire: les ontologies de la société comme texte ne produisent pas de très bonnes descriptions et aussi peu d'intelligibilité que les fonctionnalismes.

 

Ce qui importe, en revanche, c'est d'enquêter sur le moment crucial des mises en forme: celui où sont définis les "problèmes" à résoudre et, du même coup, les phénomènes qui s'imposent à l'observation, les chaînes de causalité à privilégier, la famille des solutions concevables. Voilà le processus qui constitue la médiation par laquelle le réel devient pour des acteurs objet et principe de leurs actions. Du côté des puissants ou des lettrés, au moins, il a laissé d'abondantes archives.

 

Un des traits saillants en est qu'il commence par un déni: il n'y a pas de "question sociale". Les hommes politiques le proclament. Pour s'en tenir aux républicains, voici Gambetta, dans un discours au Havre en 1872:

"Croyez qu'il n'y a pas de remède social parce qu'il n'y a pas une question sociale. Il y a une série de problèmes à résoudre, de difficultés à résoudre [...]. Eh bien, les problèmes doivent être résolus un par un et non par une formule unique. Il y a tous les jours un progrès à faire, mais non pas de solution immédiate."

Ou bien Jules Roche, dans son discours d'installation du Conseil supérieur du travail en 1891:

"[Le Gouvernement] a voulu associer aux mêmes travaux des patrons et des ouvriers recherchant ensemble non point la solution unique et idéale de ces problèmes divers et complexes, trop souvent confondus sous le nom de "la question sociale", mais bien des solutions pratiques à des questions particulières et précises."

Mais face à une représentation ancienne et toujours vivante, affirmer qu'elle est une illusion ne suffit pas. Une cohorte de spécialistes va entreprendre de segmenter et de dissoudre la vieille "question sociale" en une série de "problèmes" spécifiques et traitables par les moyens appropriés. En cette fin de 19e siècle, une des principales ressources mobilisées pour produire les nouvelles formes de l'expérience et de l'action, était la science ou, du moins, la figure sociale du savant et le modèle de ses oeuvres: l'assistance comme la bienfaisance se veulent "scientifiques", l'extension des villes sera gouvernée par la "science urbaniste", l'économie sociale est une "science de l'amélioration sociale". Vers 1900, ce langage est devenu une condition de recevabilité pour toute proposition d'action. Il ne fournit pas seulement une légitimité, il offre aussi des modèles pour observer et des schèmes pour interpréter.

 

La réforme est expérimentale: elle est fondée sur le recueil méthodique des "faits", l'induction de "lois" et une mise en oeuvre soumise à l'examen réglé des effets obtenus. Les fichiers de l'assistance ne sont pas seulement destinés à combattre les abus mais aussi à produire les statistiques qui permettront de mesurer l'efficacité des mesures prises. Le premier argument, et le plus fort, en faveur des villages industriels modèles est la chute des taux de morbidité que l'on a eu grand soin d'y observer et de comparer à ceux des villes. La réforme a donc besoin de laboratoires dont les modalités sont diverses, parfois concurrentes. L'exposition est un discours de la méthode et le congrès international une simulation d'expérimentation comparative: l'une et l'autre placent le savoir entre les mains des grands et petits notables, généralistes de la réforme sociale ou militants de l'un de ses domaines particuliers. Dans les administrations chargées des nouveaux dispositifs d'intervention et d'observation, dans les bureaux de statistique du travail ou de l'assainissement, dans les associations de spécialistes qui peu à peu deviennent autonomes vis-à-vis des sociétés savantes ou de pensée, d'autres "laboratoires sociologiques" s'organisent: le centre permanent de documentation, l'enquête récurrente, le fichier constamment tenu à jour, la nomenclature stabilisée. Dans les universités, enfin, refondées depuis peu pour faire la science tout en la dispensant, apparaissent de nouveaux acteurs dans la compétition pour le contrôle des "sciences sociales". Autant de mondes régis par des logiques propres, mais qui communiquent, directement ou indirectement, dans le champ divers et unifié de la réforme sociale.

 

Si les savoirs réformateurs empruntent aux sciences de la nature des modèles d'expérimentation, ils y puisent aussi des schèmes d'interprétation sous la forme d'inépuisables métaphores. La physiologie, surtout, est mise à contribution. Les métaphores du corps social ou de l'organisme urbain permettent de représenter la hiérarchie des fonctions et les relations des parties au tout, en même temps qu'elles peuvent se décliner dans le registre de la médecine: diagnostic, nosologie, étiologie, prescription et, en ces temps d'émergence de l'"hygiène sociale", prévention. Mais on emprunte aussi à la physique et ses champs de forces ou à la chimie et sa combinatoire d'éléments. La mécanique des fluides permet de décrire les villes et leurs populations et la biologie pasteurienne les contaminations de tous ordres qui s'y propagent. Ces transferts de schèmes entre des sciences naturelles imaginées et les savoirs sur le monde social sont, pour le dernier 19e siècle, un domaine de recherche presque inexploré.

 

Parmi les mutations qui s'observent dans les "sciences sociales" de l'époque, une des plus décisives est l'émergence d'un nouveau régime de la causalité. Celui qui régissait jusque-là les "sciences morales et politiques" séparait radicalement les lois naturelles de l'économie politique et une épistémologie du diagnostic individuel nécessaire au corps à corps philanthropique. Ce régime fait place, parfois en s'y combinant, à une "objectivation du social" qui opère à la fois dans l'ordre cognitif et dans l'ordre pratique. Écoutons Jules Siegfried énoncer d'un même souffle ce double mouvement:

"Nous savons aujourd'hui que [...] les prédications obstinées ne suffisent pas pour agir profondément sur les individus. Notre intelligence, plus scientifique, pense qu'il est plus sûr d'agir sur les conditions de la vie que sur la vie elle-même. En assurant aux classes laborieuses un logement confortable et sain, nous faisons plus pour leur relèvement matériel et moral qu'en y dispensant à pleines mains des encouragements pécuniaires et des conseils philosophiques."

Les individus ne sont plus regardés comme seuls responsables de leurs misères ou de leurs tares: pour changer les hommes, il faut savoir comment l'organisation de la société les gouverne et modifier celle-ci autant que de besoin. Dans des langages scientifiques divers, tous les acteurs du champ réformateur s'accordent pour poser que la société est régie par des lois d'évolution et que l'état des choses peut faire obstacle à leur développement harmonieux. Changeons les institutions et l'amélioration des hommes nous sera donnée par surcroît: c'est là une rupture nette avec les prémisses de la "science de la charité" et de l'économie politique de "l'école dure".

 

Il n'est pas ici dans mon propos d'examiner comment les faits sociaux en sont venus à être constitués, pour utiliser à nouveau le vocabulaire de Durkheim, comme des "choses". C'est une histoire qui concerne tous les grands pays industriels de l'époque où, dans des langages scientifiques variés, le "social" en vient à être regardé comme une réalité qui ne se résout pas en une agrégation des individus. C'est aussi une histoire longue où, Alain Desrosières l'a montré, il a fallu notamment que les appareils et les outils de la statistique fassent effectivement "tenir" ces choses en les rendant représentables comme objets de savoirs théoriques et d'action publique. La fin du 19e et le début du 20e siècle est en tout cas la période où, dans chacun des domaines de la réforme qui deviennent autonomes, une même approche tend à s'imposer: désormais, c'est sur les "conditions de la vie" que l'on agira plutôt qu'à l'ancienne manière, directement sur les individus. Avec une inégale conviction selon les traditions réformatrices, une trêve est prononcée sur le front de la morale. Deux notions nouvelles apparaissent: l'intérêt général et les droits sociaux, qui viennent se loger pour les républicains de progrès dans la rhétorique de la "solidarité" dont Léon Bourgeois a fait son fonds de commerce politique:

"Cette recherche nous a conduits à l'idée du devoir social, de l'obligation pour la société de combattre et de prévenir les maux dont la cause n'est pas dans l'individu lui-même."

L'intérêt général, c'est la loi d'un tout qui n'est pas la somme des parties, c'est ce qui doit s'imposer aux intérêts particuliers, qu'ils soient étroitement économiques ou qu'ils s'expriment dans les moeurs inadéquates des classes populaires. Il n'est pas assuré que les acteurs et institutions d'une démocratie politique trop neuve, électeurs et élus pris ensemble, sachent s'élever à cette hauteur: comme l'on dit à la Société d'économie sociale, on a "une démocratie dont l'éducation n'est pas faite". Notables éclairés, savants, techniciens s'offrent donc, chacun à leur manière, pour protéger la société de ses aveuglements et notamment de la courte vue du suffrage. Avec les droits sociaux, terminologie encore incertaine, sont donc élaborés un ensemble de devoirs réciproques des individus et de la société: les premiers doivent mettre en conformité leurs façons de vivre avec les intérêts de la seconde, qui leur doit en contrepartie de créer les conditions matérielles et juridiques de ce nécessaire progrès. Ainsi pourront être refondés sur de nouvelles bases -- ici les langages varient -- les communautés naturelles, la nation ou le contrat social mis en danger par le confinement des barbares aux portes de la cité et l'insouciance coupable des élites.

 

Les économistes orthodoxes résistaient à une telle perspective. Leur représentation de l'équilibre de marché excluait que l'optimum puisse être autre chose que la résultante d'innombrables calculs égoïstes. Toute interférence dans cette loi naturelle devait donc être combattue vigoureusement et l'on peut comprendre que "les Économistes", à la fin du 19e siècle encore, se regardaient comme des révolutionnaires tant les entraves à la liberté restaient nombreuses: le "socialisme d'État" qui menace n'est d'ailleurs à leurs yeux qu'une répétition des errements de l'Ancien Régime. Certains de ceux-là se tenaient hors du champ de la réforme, leur absence de ses réseaux l'atteste. Mais étaient-ils si nombreux? Beaucoup de ceux qui restaient strictement attachés à un État "veilleur de nuit" ne s'en remettaient pas pour autant à la main invisible et à la discipline de la faim pour garantir le jeu du marché du travail. Nous rencontrons donc nombre d'économistes que l'on peut classer comme "libéraux" pour leur doctrine affichée ou leur appartenance à la Société d'économie politique, labourer aux côtés de leurs adversaires supposés des parcelles fertiles du champ réformateur: Léon Say, Cheysson, Levasseur, Yves Guyot en sont des exemples dans leurs générations respectives.

 

"Ce paradoxe apparent permet d'avancer encore d'un pas dans l'éclaircissement de l'"hypothèse réformatrice" ici développée. Jules Siegfried, encore lui:

"N'est-ce pas l'éternel progrès humain que d'introduire la raison là où seule la passion régnait? Tout ce problème social, que nous envisagions jadis sous l'angle exclusif de la politique, nous le contemplons aujourd'hui avec plus d'ampleur et de sérénité, du haut de cette science nouvelle [l'hygiène sociale], qui participe à la fois de la médecine, de la morale et de l'économie politique."

Un sens commun ou un langage partagé, une mise en forme des problèmes et un horizon des possibles sur lesquels s'établit l'accord n'impliquent nullement un consensus sur les modalités effectives de l'action, encore moins sur ses fins dernières. Les réseaux réformateurs sont pluriels, chacun des pôles autour desquels ils s'organisent est marqué par une dominante politique, une tradition notabiliaire ou une entreprise professionnelle, des affinités sociales particulières. Les engagements de ceux qui prennent position dans le champ politique -- ce n'est pas le cas de tous -- peuvent les conduire à de durs affrontements: les histoires relatées ci-dessus sont traversées de telles querelles. L'accord réformateur est circonscrit: il porte sur l'énoncé des problèmes et la méthode qui doit fonder toute solution. Ce sont ses limites mêmes qui en font l'efficacité car elles permettent conjoncturellement des convergences pratiques et, au-delà, instaurent des évidences qui perdureront bien au-delà des disputes du moment. Agnostique dans l'ordre des fins ultimes comme dans celui des formes particulières de l'action, la réforme ne relève pas des idéologies politiques. C'est Millerand, par exemple, qui proclame au premier congrès de l'Alliance d'hygiène sociale que celle-ci se place "en dehors et au-dessus des classifications arbitraires et changeantes de la politique". De telles déclarations, qui ont bien sûr leurs raisons politiques, recueillent l'assentiment.

 

"Il ne faut donc pas s'étonner que le sens commun réformateur s'accompagne de malentendus: sans eux, il n'aurait peut-être pas pu se former. Ils s'expriment surtout par la divergence des représentations du temps historique dans lequel chacun interprète le moment présent. Parmi les genres les plus répandus dans la masse compacte de notre documentation, il y a l'exposé de l'histoire des réformes en débat. Quelques règles simples gouvernent ces récits: ce qui est proposé est nécessaire puisque, dans un passé parfois très lointain, on peut en discerner l'annonce, soit par la répétition des erreurs qui désignent ce qui reste à faire, soit par les modèles que fournissent des précurseurs insuffisamment entendus ou à qui manquaient encore les lumières de la science moderne. Dans notre période par exemple, les études de l'histoire de la charité ou de l'assistance abondent, et l'on voit naître les récits d'origine de l'économie sociale ou de la cité-jardin. Les réformateurs ne se contentent pas de faire: ils prennent soin d'écrire leur propre histoire et de raconter le passé pour définir l'avenir nécessaire. Il arrive souvent que les historiens empruntent à ces mythes indigènes leur matière et leurs schémas interprétatifs: un tel usage de ces documents manque l'essentiel, qui réside dans la diversité des versions de la même histoire, en particulier entre ceux qui s'avéreront par la suite être les perdants ou les gagnants.

 

"Les acteurs des conflits dont naît le sens commun réformateur imaginent généralement des passés et des avenirs fort différents. Pour certains, le moment présent est celui où, après un siècle d'erreurs, la liberté garantie par la République va autoriser une floraison d'initiatives où les anciennes autorités sociales vont restaurer leurs positions sur de nouvelles bases. Pour d'autres, les promesses de la Révolution française vont enfin pouvoir être accomplies, débarrassées de leurs excès. Pour d'autres encore, la société française atomisée par l'individualisme est en train de reconstruire, dans les professions ou les localités, des solidarités élémentaires et organiques. Pour d'autres, la révolution prolétarienne va nécessairement résulter de la démocratie sociale, l'éducation et la régénération du peuple. Bien que plusieurs de ces lectures puissent parfois se combiner, il est donc aisé de disqualifier les convergences qui s'établissent dans le champ de la réforme comme factices ou tactiques, en tout cas momentanées. En ne voyant pas que d'autres avenirs étaient regardés comme possibles par une bonne partie des acteurs, on peut raconter toute l'histoire comme une irrésistible ascension de l'intervention de l'État: c'est adopter là le point de vue des vainqueurs, victoire d'ailleurs précaire si l'on en juge par l'actuel air du temps. C'est aussi oublier que la question du "comment faire" présupposait un "quoi faire" que tous contribuèrent à définir, ensemble ou à distance, perdants et gagnants, doctrinaires et modérés, amateurs et spécialistes, politiques et techniciens. La réforme ainsi entendue déborde donc le "réformisme" que Madeleine Réberioux et Patrick Fridenson font pivoter autour d'Albert Thomas, la "social-démocratie", moteur supposé de l'urbanisme naissant, et même le "tiers parti" qu'a défini Michelle Perrot. Le "socle épistémique" qu'elle a bâti, pour utiliser le vocabulaire de Michel Foucault, s'est révélé plus durable que les conjonctures, les législations et les régimes politiques: il est sans doute encore aujourd'hui l'évidence silencieuse dans laquelle s'inscrivent nos multiples opinions.

 

"Mais c'est trop s'aventurer. Le propos de ce livre est à la fois plus limité et plus sûr: il est d'analyser, sans ambition de couvrir tout le domaine, une série significative et diversifiée de ces institutions, groupements et réseaux qui organisaient le champ réformateur entre 1880 et 1914. Ces dates se sont imposées par les travaux mêmes des auteurs. La période commence avec la stabilisation du régime républicain, qui entraîne une nouvelle donne politique: s'affirment peu à peu un renouvellement marqué du mode de recrutement des "élites" et, sous diverses formes, l'insertion ou l'intrusion des couches populaires dans les institutions. Elle s'achève avec la première guerre totale et moderne sur le sol européen, conflit qui fournira à la réforme un de ses plus beaux laboratoires tout en s'accompagnant de profondes ruptures dans son personnel, ses formes d'organisation et ses modalités de mise en oeuvre.(...)"

 



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