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Jean Benoit-Lévy
 

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Pierre Gerin

Le metteur en scène est-il l'auteur du film ? L'opinion de M. Jean Benoit-Lévy, par Pierre Gerin, « Notre enquête » in Thémis du 15 janvier 1937.

 

«Les décisions de Thémis sur ce point de droit sont assez contradictoires.

Tantôt elle considère le rôle du réalisateur essentiellement remplaçable, tantôt, comme à propos du récent incident de Beethoven, elle veut bien concéder qu'aucunes coupures ne peuvent être faites sans parler de préjudice aux droits artistiques et moraux du metteur en scène.

Où est la vérité? Nous sommes heureux que l'auteur de: La Maternelle, Itto et Hélène ait bien voulu, le premier, donner là-dessus, à notre collaborateur Pierre Gerin, son avis précieux et autorisé.»

 

L'opinion de M. Jean Benoit-Lévy

Cinquième étage, un bureau aux murs clairs, d'une simplicité pleine de goût, c'est là que M. Jean Benoit-Lévy m'a reçu, et de notre conversation voici fixés en caractères d'imprimerie les contours généraux; si l'ordonnance des phrases est différente du mouvement, des paroles, c'est pour en exprimer l'esprit.

A la question de l'enquête M. Jean Benoit-Lévy répond:

- Voyez-vous il faudrait d'abord bien s'entendre sur le sens des mots. Metteur en scène désigne un homme, ou plutôt ne devrait désigner qu'un technicien habile à choisir des angles de prise de vue expressifs ou apte à faire évoluer des acteurs, c'est de l'art bien entendu, mais soumis à l'ensemble de la composition artistique que représente un film. Non, le terme exact pour désigner notre fonction, notre rôle, serait plus justement: « auteur de films». En effet, qu'est-ce qu'un auteur? celui qui conçoit et réalise une œuvre! N'est-ce pas ce que nous faisons en concevant un scénario, en travaillant à son découpage, en assurant le montage. Il me semble bien alors que nous sommes « auteur de film ».

 

Pierre Gerin - Quel est le rôle du producteur?

Jean Benoit-Lévy - Entendons-nous bien, parlons d'un vrai producteur, c'est-à-dire celui qui est libre de ses mouvements, qui n'est pas soumis d'avance à la volonté d'un ou de plusieurs distributeurs. Ce producteur est le patron, il a trouvé des capitaux, il a organisé une affaire, puis il a demandé à un auteur de films de réaliser une œuvre correspondant à un but bien défini.

Une fois qu'il est d'accord avec l'auteur, il veillera à ce que les clauses du contrat soient respectées, à ce que le devis ne soit pas dépassé, pour cela il organisera administrativement la production.

 

Pierre Gerin - En somme, il ressemble à un chapitre du moyen âge qui, ayant récolté des capitaux, a demandé à un maître d'œuvre de construire une cathédrale. Une fois le projet de l'architecte accepté, il l'aide à le réaliser le plus rapidement possible. Mais l'auteur de la cathédrale sera bien le maître d'œuvre.

Jean Benoit-Lévy  - Exactement. Remarquez que le film appartient entièrement au producteur comme la maison au propriétaire, mais l'auteur du film a un droit moral sur son œuvre.

 

« Un particulier n'a pas le droit de prendre un pinceau pour transformer le tableau qu'il a commandé à un peintre, de même le producteur ne devrait pouvoir modifier une scène d'un film qu'en plein accord avec l'auteur.

«Ce droit ne nous a malheureusement jamais formellement été reconnu. C'est pourquoi nous avons tous été fort satisfaits de l'incident Abel Gance; c'est la première fois qu'un auteur de films obtient gain de cause et voit son œuvre respectée.

« Je voudrais maintenant insister sur un point. Un cas fréquent se présente: Un distributeur, voire l'un des différents usagers du film, intervient dans la réalisation du film, il émet des avis qui, la plupart du temps, sont loin d'être lumineux et impose au producteur sa façon de voir. Cela est pour le moins regrettable. Qu'on laisse donc chacun faire son métier et tout ira certainement mieux.

« Je connais l'auteur d'un film, ajoute M. Benoit-Lévy, à qui l'on commanda de le raccourcir. Après un long travail il supprima trois cent mètres, conservant cependant à son œuvre l'unité artistique indispensable. Croyez-vous que les distributeurs furent satisfaits? Ils remirent en place les trois cent cinquante mètres et coupèrent dans d'autres scènes environ deux cent mètres. Cela se passe de commentaires.

 

Pierre Gerin - Mais y a-t-il de vrais auteurs de films?

Jean Benoit-Lévy  - Je ne crois pas qu'il existe un pays au monde possédant autant d'artistes que le nôtre. Malheureusement, on ne leur donne pas toujours le moyen de s'exprimer. « Alors, comme il faut bien gagner sa vie, et qu'on s'use à force de lutter, on est bien forcé de faire des concessions: «l'auteur de film» redevient simple « metteur en scène».

 

Pierre Gerin - Dans ce cas, peut-on reconnaître un droit moral sur le film au metteur en scène ?

Jean Benoit-Lévy  - La chose est bien différente que précédemment: l'auteur du film n'est plus une seule personne mais une équipe. Il me semble bien difficile, dans ce cas, que le seul metteur en scène puisse revendiquer un droit général d'auteur sur le film.

 

M. Jean Benoit-Lévy s'est levé.

Jean Benoit-Lévy  - Pour résumer, «l'auteur de films» est vraiment «l'auteur du film». Ce qui serait alors parfait, voyez-vous, c'est une collaboration confiante entre producteur et auteur, chacun digne de son titre.

 

Pierre Gerin



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