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Une heure avec Jean Benoit-Lévy, auteur de La Maternelle
La présentation de La Maternelle a été pour beaucoup une véritable révélation. Que le cinéma français puisse donner naissance à une œuvre semblable, à ce point imprégnée d'émotion, bouleversait pas mal de théories qui n'étaient, hélas, que trop justifiées.
Mais il suffit d'un film comme La Maternelle pour faire excuser bien des choses. Et ce fut l'impression unanime qui s'exprima dans les éloges dont on s'est plu à entourer ce spectacle.
Jean benoit-Lévy qui, en collaboration avec sa fidèle assistante Marie Epstein, en a composé et agencé les images, est venu assister à la "première" bruxelloise. Nous avons profité de l'occasion pour aller le surprendre, le matin même de son départ, et obtenir de lui l'interview qu'on va lire.
Bien entendu, La Maternelle a fait en grande partie les frais de la conversation. Et nous n'aurions pu trouver meilleure introduction qu'en évoquant le succès que la bande rencontre actuellement à Berlin.
- En effet, reconnaît avec simplicité Benoit-Lévy. On m'a même concédé là-bas le droit de voir mon nom figurer en entier à l'affiche. Le "Lévy", un moment supprimé à cause de sa consonnance juive, a repris sa place eu égard à l'accueil favorable du public. J'avoue que je suis sensible à cette sympathie dont La Maternelle est partout l'objet.
Songez donc, je pensais depuis dix ans à adapter le roman de Frapié. Car le sujet était lourd d'une humanité que l'écran seul me paraissait à même de traduire. C'est la raison d'être du cinéma, voyez-vous, que de fixer les réalités, aussi bien celles des gestes quotidiens que celles, plus profondes, de l'âme et du cœur. Comment s'étonner dès lors de ce que j'ai réussi dans mon illustration du livre de Léon Frapié. Ce dernier, qui compte au nombre de mes amis, m'a d'ailleurs facilité la tâche dans une notable mesure. Et nous avons résolu en ce qui nous concerne le problème qui semble opposer les uns aux autres, les auteurs de films et les auteurs littéraires...
L.P. - Est-ce à dire que les metteurs en scène...?
Jean benoit-Lévy - N'employez pas le terme de « metteur en scène » pour me désigner. Ni moi ni mes camarades ne l'acceptons. Le metteur en scène est à proprement parler un artisan du théâtre : un Firmin Gémier, un Dullin par exemple. Pour nous, qui « suivons » nos films du scénario au tirage des copies, nous sommes des « auteurs » au sens strict du mot. Fermons la parenthèse. Mais où en étais-je?
Jean benoit-Lévy - Aux rapports que vous avez entretenus avec Léon Frapié tant qu'a duré votre travail d'adaptation de son livre.
Jean benoit-Lévy - Je noterai tout d'abord qu'il n'a jamais surveillé notre activité au studio. Après accord sur le résumé, qui rassemblait des éléments puisés à même sept cents nouvelles pubiées par l'écrivain, nous lui avons soumis chaque scène telle qu'elle était fixée sur le papier avant de procéder à sa réalisation. Frapié lisait, donnait son avis. Nous discutions, établissions un texte définitif.
Après quoi, Frapié se désintéressait de la chose et laissait le champ libre à notre initiative. De cette manière, plus aucune contestation postérieure n'était possible. Et nous conservions le loisir de faire notre ouvrage à nous en ne tenant compte que de notre expérience personnelle et non des conseils d'un tiers fatalement peu au courant des exigences de notre métier.
L.P. - Comment avez-vous rassemblé vos interprètes?
Jean benoit-Lévy - De tous les enfants que vous avez vus, il n'en est pas un seul qui avait jamais fait du théâtre ou du cinéma avant qu'on me l'amène. C'est à cette consigne expresse que mon régisseur obéissait lorsqu'il parcourait les quartiers populaires pour recruter mes petits figurants. Tous les soirs, je procédais à l'examen de ceux qu'il m'amenait. Inutile d'ajouter que nombre de parents accompagnaient leur progéniture et s'efforçaient de me convaincre des qualités uniques de leur rejeton. Combien de fois m'a-t-il fallu entendre cette phrase : « Allons, récite quelque chose au monsieur... » Cela suffisait, en général, à me détourner d'engager des gosses déjà aussi avertis.
Un jour même, une fillette en béret écossais me débita Le Lys dans la vallée et s'interrompit au beau milieu du morceau pour demander à sa mère si elle pouvait aller satisfaire un besoin sur lequel il n'est nullement nécessaire d'insister. Parmi les nombreux visiteurs que j'ai reçus ainsi, nous avons découvert d'excellents éléments.
Telle Paulette Elambert qui avait en elle de quoi devenir une seconde Rachel au prix de quelques années de bonnes études générales et d'une sérieuse formation dramatique. Le théâtre a préféré s'en emparer, en faire une vedette, la griser de sa jeune gloire. Autant dire que le meilleur de son talent instinctif s'y perdra. Car elle a du talent. Le premier jour de son entrée au studio il lui fallut traverser dans toute sa longueur le vaste préau de l'école. Vous n'ignorez pas que c'est là une épreuve que les acteurs les plus habiles ont de la peine à réussir. Rien de plus difficile que de marcher avec naturel, sans hâte, sans gêne. Paulette s'est acquité de ce qu'on lui demandait d'une manière vraiment étonnante.
L.P. - Et les autres artistes?
Jean benoit-Lévy - Je les ai choisis avec un même souci de leur sincérité. Je ne vous étonnerai pas en vous disant que Madeleine Renaud, avant d'être la parfaite comédienne que vous connaissez, est une brave mère de famille, une femme d'intérieur comme on n'en rencontre que rarement. Nulle mieux qu'elle n'aurait su donc incarner Rose, l'auxiliaire dévouée de l'école.
C'est la même raison qui m'a poussé à engager Mady Berry, qui est à la ville exactement ce qu'elle est sur la toile, Alice Tissot, Henri Debain. Sylvette Fillacier mérite, elle aussi, une mention spéciale. Malgré qu'il est court, son rôle demeurait essentiel. Elle l'a fort bien compris en indiquant comment l'amour maternel résiste à toutes les déchéances, à tous les abandons même.
L.P. - En bref, La Maternelle constituera un des beaux souvenirs de votre carrière?
Jean benoit-Lévy - Dites le plus beau. Je n'ai jamais travaillé dans une atmosphère si favorable à la création artistique. Nous en étions arrivés à nous comporter exactement au studio comme dans la vie. Pour les enfants, Madeleine Renaud n'était que Rose. Il en allait de même pour ses camarades en qui les petits voyaient des institutrices, le docteur, etc. Et savez-vous ce qui a été notre plus belle récompense?
L.P. - ???
Jean benoit-Lévy - Le fait de recevoir tant de lettres émouvantes qui témoignent que nous avons atteint notre but : fortifier dans les cœurs et les esprits l'amour et le respect de l'enfance. Personnellement, j'ai trouvé dans mon courrier une missive émanant d'un jeune homme que je connais ; mon correspondant me disait en substance : « Hier samedi, j'ai vu La Maternelle. Et ce dimanche, je suis resté plus longtemps que de coutume auprès des miens. » En outre, on a enregistré plusieurs cas d'adoption qui sont, eux aussi, la preuve de ce que nous n'avons pas perdu nos peines.
L.P. - Vos projets?
Jean benoit-Lévy - Partir fin de ce mois pour tourner dans l'Atlas un film dont ni le titre ni la distribution... Si pourtant, je puis vous citer un nom, celui de la vedette : Simone Berriau. C'est, comme vous le savez, une artiste lyrique. Ce qui n'implique pas que ma nouvelle réalisation se rangera parmi les productions musicales.
L.P. - Encore une question, Monsieur. Comment êtes-vous venu au cinéma?
Jean benoit-Lévy - Mon oncle fut un des vétérans de l'art muet. Cela explique que, tout jeune encore, j'ai trempé mes mains dans le bac où l'on développe les pellicules impressionnées. Cela m'a aidé à comprendre que le cinéma est une technique au même titre qu'un mode d'expression esthétique. Et j'en ai conçu beaucoup d'intérêt pour le documentaire, qui est comme mon violon d'Ingres. Je le considère non seulement à la manière d'une méthode d'enseignement, mais aussi comme un remarquable instrument de prospection scientifique.
Avec l'appui de plusieurs médecins et chirurgiens, notamment le professeur Gosset et le doyen de la Faculté, il s'est constitué un comité dans le but de donner au cinéma la place qu'il mérite. On espère fonder un institut où les chercheurs de tous les pays trouveront la possibilité de poursuivre des recherches de cet ordre.
L.P. - Est-ce là le véritable destin que vous assignez au cinéma?
Jean benoit-Lévy - Pas tout à fait. Le cinéma, c'est l'existence, c'est la vérité, c'est le mouvement. Le champ est vaste.
J'admets même le théâtre photographié. Mais je demande qu'on trouve un autre mot pour le désigner. Car il ne faut pas égarer le public, ne pas l'inciter à confondre des valeurs qui n'ont que très peu de chose de commun... Et maintenant, laissez-moi aller prendre mon train...
Entretien daté du 25 janvier 1934 pour le quotidien La Libre Belgique.  |