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Les enquêtes de La Griffe,Tendances du Cinéma, L'opinion de Jean Benoit-Lévy, interview réalisé par Julien L. London, 15 mai 1933.
JEAN BENOIT-LEVY, l'heureux réalisateur de La Maternelle et le consciencieux metteur en scène de tant de films de qualité, répond à nos questions:
* Après plusieurs années de tâtonnements pendant lesquelles la majorité des réalisateurs cinématographiques ont utilisé, pour un art s'adressant à l'ouïe et à la vue les formules acquises par une trentaine d'années de cinématographie muette, quelle doit être, d'après vous, la formule artistique du cinéma parlé?
Il serait peut-être prétentieux et prématuré d'énoncer la formule d'un art si neuf. A défaut de formule indiquons simplement un critérium:
Une expression qui est réellement «du cinéma parlant» est toute expression qui serait impossible ou difficile au théâtre et au cinéma muet. Par exemple cet extrait d'une actualité:
Une escadrille de 50 avions de bombardement s'exerce en plein ciel où un minuscule oiseau vivant fuit à tire d'aile devant le V géant des oiseaux mécaniques, et le cri affolé de l'infiniment petit perce le fracas assourdissant des moteurs et bouleversant la salle par ce vertigineux contraste impossible au théâtre - bien moins émouvant au cinéma muet: donc, ça c'est du CINEMA SONORE.
* Regrettez-vous le film muet? L'adjonction du verbe et du bruit à l'image fut-elle prématurée? Le muet avait-il atteint sa maturité artistique?
Il ne s'agit pas de pleurer le film muet, car il n'est pas mort. Dans tout film il y a des parties «cinéma muet» qui doivent être traitées comme telles, et des parties «cinéma parlant ou sonore» devant être traitées comme telles également.
Ainsi, dans Poil de Carotte le beau mariage de deux gosses qui suivis du vieux musicien, font à eux trois «la procession» à travers champs: cinéma muet. Le dialogue de Poil de Carotte avec lui-même durant sa tragique insomnie: cinéma parlant.
* Quelles sont d'après vous les erreurs actuelles du cinéma parlé? A quoi le son et le verbe devraient-ils se borner dans un film?
Un film complet ne doit renoncer ni au cinéma muet ni au cinéma parlant, mais utiliser les deux modes d'expression, suivant les sentiments qu'il a à exprimer. L'erreur la plus grave, croyons-nous, est d'ignorer cette dualité.
On veut faire du sonore, d'un bout à l'autre, à tout prix. Alors se pose la grave obligation de boucher les silences gênants. Résultat: l'angoissante et perpétuelle question: «Qu'est-ce qu'on pourrait bien faire pour faire du bruit?...»
C'est alors qu'un monsieur siffle sans rime ni raison en traversant une pièce, qu'une dame chantonne à tout propos, ou pire, dit n'importe quoi...pour faire du bruit et boucher le redoutable silence, qui, s'il n'est pas dramatiquement motivé, désagrège le charme attachant les spectateurs à l'écran.
Je ne critique point - j'avoue les difficultés que nous avons éprouvées.
Or, il faudrait, si possible:
* ne parler que lorsqu'on a quelque chose à dire;
* ne faire du bruit que si ce bruit a une signification;
* se taire si le silence a un sens: voilà pour le CINEMA SONORE.
Le reste du temps laissons la musique renforcer et prolonger le pouvoir expressif des images: voilà pour le CINEMA MUET.
* Quelles sont les œuvres qui se sont avérées à vos yeux comme les plus représentatives de l'art cinématographique parlé (ou sonore) ?
Les œuvres les plus émouvantes sont celles qui ont fait un juste emploi de l'un et l'autre mode d'expression.
J'ai cité tout à l'heure Poil de Carotte.
De même dans L'Homme à l'Hispano, les mordantes répliques de Lord Oswill rendues plus frappantes encore par les curieux angles de prises de vue sous lesquels nous apparut ce héros hoffmannesque, sont bien du cinéma parlant, et du meilleur qui coexiste dans le même film, avec l'étonnant voyage imaginaire «pure alliance d'images et de musique»: CINEMA MUET.
Et c'est, je crois, de cette collaboration du muet et du parlant que résulte le cinéma tout court.
L'avis de JEAN BENOIT-LEVY est, hélas, que trop justifié par un grand nombre de films. Le souci actuel semble être de meubler l'oreille, on oublie la nécessité artistique de composer des images ayant leur valeur propre, images rehaussées par la qualité du son ou du dialogue. Et pourtant quelques exemples ont donné les preuves d'un équilibre existant. Bornons-nous à en attendre de nouveaux. Heureusement la production en fournit de temps en temps: c'est une consolation.
Julien L. LONDON  |