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Interview radiophonique de Jean Benoit-Lévy

Interview radiophonique de Jean Benoit-Lévy par M. Jacques Bernier au poste d'Etat des P.T.T., le 11 avril 1936

 

* "Vous qui faites partie des "Plus de 25 ans du cinéma", quel est, à votre avis, le point de départ de toute réalisation ?"

 

Avant tout: le sujet. Au cinéma, comme au théâtre, on peut choisir entre des genres bien différents, mais, comédie ou drame, l'action ne peut intéresser et émouvoir les hommes, que si elle est chargée d'humanité elle même. Je ne veux pas dire cependant qu'elle doive toujours se cantonner à un réalisme absolu. Le rêve le plus fantaisiste, comme le fait le plus matériel, peut fournir un excellent sujet de film car le public est tout aussi ému par la réalité quotidienne que désireux de l'oublier et d'y échapper quelquefois. Mais si l'on veut faire un film véritablement universel, il faut, d'abord et avant tout, qu'il soit spécifiquement national et qu'ensuite il s'appuie sur le principe même du cinéma: la vie et la vérité.

 

* "Le metteur en scène doit-il concevoir le sujet de son film ?"

 

Non, pas forcément. Mais il doit le transposer à l'écran, c'est-à-dire l'assimiler et le concevoir pour ainsi dire à nouveau en l'exprimant par des moyens purement cinématographiques. Le découpage est œuvre de créateur, et sa réalisation matérielle n'en est que le développement normal. Ces deux opérations doivent être, à mon avis, assurées par la même personne, sous peine de rompre la continuité de l'intention visuelle.

 

* "Je vois bien que le rôle du metteur en scène a commencé bien avant le premier jour de studio...mais après ?"

 

Il est chargé non seulement de faire jouer les artistes, mais encore la nature et les choses. Par exemple: une scène de rage à un torrent qui détruit un village - ou une scène dramatique à une vieille montre dont le tic-tac seul veille un mort. L'interprétation mise au point, il lui faut s'assurer que l'éclairage, la prise de vue, la prise de son, le développement, le tirage, le montage respecteront et restitueront fidèlement la scène à l'écran.

 

* "Existe-t-il un dialogue de l'écran ?"

 

Certes, il existe un dialogue de l'écran essentiellement différent du dialogue du théâtre. Il doit être simple, dépouillé de toute littérature et se présente rarement sous une forme intangible. C'est une base sur laquelle s'établir le dialogue définitif, né de l'action elle-même au cours de sa réalisation. Ce n'est que grâce à cette souplesse et à cette liberté, qu'un dialogue peut réellement être vivant, c'est-à-dire cinématographique. De plus, le rôle du metteur en scène consiste à renforcer l'illusion de la vie par la diversité des plans à la prise de vues et le rythme qu'il créé au montage.

 

* "Que pensez-vous du principe de l'adaptation ?"

 

Il n'y a pas de règle générale. Il n'y a que des cas d'espèce. Seules, certaines œuvres de la littérature ou de la scène renferment un germe cinématographique. Par exemple, certaines pièces de Shakespeare, laissent une grande place à l'imagination. Elles peuvent donc être merveilleusement traduites et adaptées en images, -alors que d'autres œuvres classiques, dont la valeur réside dans le texte, perdent toute vie à l'écran ou jamais la parole ne remplacera l'image.

 

* "Vous vous êtes beaucoup attaché à la valeur éducative du cinéma?"

 

Je m'y suis fortement attaché, puisque le cinéma d'enseignement et d'éducation est depuis de longues années mon dada favori. C'est là un domaine prodigieusement vaste, et au sujet duquel je craindrais d'être trop bavard. D'ailleurs, cette action éducative est bien le propre du cinéma tout entier.

 

* "Quel est l'avenir du cinéma?"

 

L'avenir se confond avec le présent. Le cinéma est un moyen prodigieux de diffusion de la pensée humaine. Tous ceux qui, à un degré quelconque, participent à l'industrie cinématographique, ont de ce fait une responsabilité sociale qu'ils le veuillent ou non. Ils sont des éducateurs, des amuseurs bienfaisants ou des malfaiteurs.

 

C'est pourquoi le cinéma ne continuera à vivre que s'il s'appuie sur les grandes forces morales et intellectuelles de la nation.

 

* "N'y a-t-il pas une part d'utopie dans ce que vous venez de dire?"

 

Pas du tout. J'ai trouvé la pleine confirmation de ces idées lors de mon dernier voyage en Amérique. En effet, les dirigeants de l'industrie cinématographique de ce pays, font tout pour créer un public nouveau qui s'élève vers des réalisations plus larges et des productions meilleures. En collaboration avec le corps enseignant, l'Association des Producteurs et des Distributeurs de Films a créé dans les Universités des Cours d'appréciation cinématographique.

Durant ces cours, le maître discute avec ses élèves les grands films du mois, leur apprend à les VOIR comme il faut, c'est-à-dire à s'intéresser à la valeur du sujet, à la qualité de la mise en scène, au jeu des acteurs, à la beauté de la photographie et des jeux de lumière.

Grâce à l'Université, une communication directe sera ainsi établie entre les responsables du cinéma et le public, ce grand public dont il y a tout à espérer.

 

* "Au fait, et ce public?..."

 

Eh bien justement, je voudrais vous remercier de m'avoir mis, ce soir, en contact avec lui. Chaque fois que nous avons pu réussir à produire des œuvres selon notre idéal, nous avons été compris et suivis, jusque dans nos moindres intentions, par ce merveilleux public.

 

C'est à lui que nous pensons en concevant et en réalisant nos films, c'est lui qui est, en définitive, le seul vrai juge de nos efforts.

 

* "Puis-je me permettre, cher Monsieur, de vous demander, en terminant, quels sont vos projets?..."

 

Je dois prochainement réaliser un film mettant en valeur le caractère d'une femme de volonté, parmi les difficultés de la vie actuelle, et dont le personnage principal sera incarné par l'inoubliable créatrice de La Maternelle: ma charmante camarade Madeleine Renaud.

 



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